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from the December 2015 issue

Je me déserte…

Brûlure, l’aiguille qui écorche doucement ma peau, qui s’enfonce pas profond en elle et qui avance, lentement ; qui frôle ma chair dessous et qui injecte, entre les deux, ce sang d’encre noire… Gaël est penché sur ma cuisse. Sa main gauche tire et tend la peau. L’autre dessine avec cette machine bizarre. Aigü, son bruit qui me rappelle la fraise chez le dentiste... Sa petite aiguille me fait penser à celle de la machine à coudre devant laquelle Neny kely se déchire le bout des doigts et se casse, nuits après jours, les yeux, le cou et le dos… Neny kely… ça va bientôt être son anniversaire. On ne le lui a jamais fêté, à la maison, depuis papa... Mais trente-trois ans, c’est un jour spécial, il paraît. « L’âge du Christ », Nirina m’a dit. « Lui fêter, c’est important », elle m’a répété… Les amis, au lycée, ont été étonnés, le jour où j’ai oublié de me taire. Je ne parle jamais d’elle ou de la maison. C’est mieux. Ils sont riches, au lycée français, la majorité. Ils ne savent pas la misère. Moi, je ne la savais pas non plus, avant. Elle s’est installée doucement quand j’avais onze ans, quand papa est parti. J’ai appris à la cacher, parce que les doigts d’or de Neny kely. Elle est devenue couturière, après son départ, quand l’argent a commencé à manquer vraiment. Sa mère lui avait appris. Beaucoup d’étrangères et de femmes de famille, à Tana, veulent les modèles, exactement, des catalogues. Elle est sérieuse et elle travaille vite, Neny kely. Alors elles l’aiment bien, ces dames. Elles la conseillent à leurs amies. Elles lui donnent les vieux habits de leurs enfants, parfois, que petite maman arrange comme s’ils étaient faits pour nous.  Ou bien elle nous en fait des neufs avec le reste des tissus des clientes. Non, rien dire de la maison, des petits-papas qui ont habité là après le départ du mien ; de mes quatre demi-frères et sœurs, qui ont vu et entendu leurs pères engueuler maman souvent, parce que l’argent rare et l’alcool, ça casse les hommes et ça les rend violents. Ça enlève leur masque doux-miel et ça les rend eux-mêmes, je crois… Au collège et au lycée français, pour faire un peu partie d’eux, ceux que le chauffeur ou leurs parents accompagnent et viennent chercher dans de jolies voitures dernier modèle ; pour qu’ils voient pas trop ma différence, je n’ai jamais parlé de moi. Ça n’intéresse personne, de toute façon, la misère ; et je ne veux pas faire pitié. Ça, non ! Alors, sur ce qui va mal, j’ai appris à me taire. Ce jour-là, « Neny kely… » est sorti tout seul de ma bouche. J’ai pas pu le ravaler. Mes camarades de seconde m’ont demandé pourquoi je l’appelais « petite maman », alors, j’ai dit qu’elle m’a eue tôt, à seize ans. Que papa est tombé amoureux d’elle et de l’île, quand il est arrivé à Madagascar. Qu’il n’y a pas d’âge pour ça. Leurs mères à eux étaient bien plus vieilles quand ils sont nés. « Elle doit être cool ! », ils m’ont dit… J’ai souri. J’ai pas pu répondre que non, plus tant que ça. Plus depuis papa, qui a dû emporter ses grands éclats de rire d’avant ; et les emmener dans sa France avec lui. J’ai pas dit les clientes souriantes, mais exigeantes et difficiles ; et les nuits blanches sur sa machine ou l’aiguille à la main, pliée en deux, toujours ; et le toujours trop de travail, qui ne ramène pourtant jamais assez d’argent. Je n’ai pas raconté non plus mes demi-frères et sœurs, qui n’ont pas la nationalité française et la bourse ; et les fournitures scolaires, eux, parce que leurs papas ne les ont pas reconnus ; ou ne sont pas Français. Ils vont à l’école malgache. Alors, quand mon vrai frère rentre du pensionnat, le week-end ; et quand je rentre, après mes cours et la biblio du lycée où j’essaie de vite tout finir mes devoirs avant de prendre le bus, on leur apprend à lire dans nos livres. Papa répétait souvent que c’est important, l’école. Ça ouvre l’avenir. Mais l’école malgache, ça n’ouvre pas sur grand chose. Les profs, les médecins, les de La Haute, ils y vont pas. C’est les diplômes étrangers, qui comptent ! Non, on ne passe pas, plus, beaucoup de temps ensemble, Neny kely et moi. On se sait sans se parler, tellement ! Mais c’est tellement de travail et de soucis en silence, une femme toute seule avec son trop d’enfants…

« Pi-qûre, écor-chure, pi-qûre, écor-chure, pi-qûre… ». Je chante en silence, comme un refrain. J’aime bien les rimes. J’essayais d’écrire des poèmes et des petits textes, au milieu de mon journal intime, avant... La prof disait que j’étais bonne en rédaction, qu’elle était jolie, mon écriture. J’aimais ça, le Français, ses cours… Il fait chaud, dans cette chambre d’hôtel. Elle est grande, pourtant. Mais lourdes, mes paupières, lourdes, par moments. Les murs se rapprochent, un peu, on dirait… Je commence à flotter, un peu… Brûlure sous et sur ma peau. On m’a dit que ça me ferait un peu mal, mais j’aime presque ça, là où je sens comme un ongle pointu qui veut arracher absolument une croûte, qui appuie et qui râcle, comme une déchirure... Moi, j’enfoncerais l’aiguille et je me grifferais beaucoup plus fort ! Ça m’arrive, des fois, quand je dors ; ou quand j’offre mes yeux au vague et sors du temps, comme disait Nirina ; quand je me déserte… Papa utilisait souvent ce mot-là. Il rigolait. « J’ai déserté la France », il disait. « Je n’aimais pas ma vie là-bas »… Puis c’est nous qu’il a désertés un jour. J’ai jamais vraiment compris pourquoi. Sa femme officielle est tombée gravement malade, je crois. Ses enfants d’avant nous lui ont demandé de venir l’accompagner jusqu’à la fin. Mais elle dure longtemps, la fin ! Peut-être qu’il s’est mis à ne plus nous aimer, ici ? J’aurais dû faire plus attention, peut-être ; lui faire jurer de revenir… Notre vie ne serait pas devenue aussi… grise !

Bruit de la fraise. Comme le « zon-zon » d’un gros moustique. C’est long, mais oui, cette brûlure, j’aime bien. Elle me fait me sentir comme, je sais pas… Plus en vie… Je ne pensais pas que ça prendrait autant de temps, de peindre cet animal et ces lettres étranges dans moi.

Un peu de sueur sur le front de Gaël. Petites perles d’eau-sel… Un pli sérieux entre ses sourcils. Petits sourires, au coin de ses yeux, quand il les lève un moment et me regarde… Il a trois ans de moins que Neny kely, mais ses rides à elle se sont tellement creusées ! Elle a pas besoin de sourire pour qu’on les voit. Peut-être que les femmes vieillissent plus vite. Ou que c’est d’avoir eu ses trois derniers enfants un vite après l’autre. Ça, papa ; et les pères de mes demi-frères et soeurs qui sont partis, eux aussi, mais qui sont restés de moins en moins longtemps, chacun ; et les deux derniers qui la violençaient quand ils rentraient mamo comme des cochons... Elle a rien dit mais je sais, leur alcool ; et ses cris ; et les coups... C’est ça qui l’a faite vieille plus tôt. Ça et le reste réservé aux femmes. Je l’entends pleurer doucement, la nuit, souvent. Elle croit qu’on dort. Mais je dors jamais profond depuis… oui, ces jours-là ! J’aime pas, mais je fais des cauchemars ; et Ça remonte, des fois, même quand je ne dors pas ! On n’en parle jamais. On a parlé juste une fois, mais le poids sur les épaules de Neny kely est devenu plus lourd, j’ai vu, depuis Ça. Elle se tait, mais je sais qu’elle s’inquiète. Elle a eu peur et a peur encore, que j’arrête le lycée et que mon avenir se ferme comme le sien, qui a saigné, coulé de plus en plus liquide, quand papa est parti… Non, j’arrêterai pas. J’ai redoublé ma troisième, je sais. J’arrivais plus à travailler comme avant. J’avais perdu l’envie, un peu ; ou le courage… Je me suis même dit, plein de fois, que ça ne servait à rien... Mais Nirina m’a fait jurer devant les étoiles-les ancêtres de ne pas finir comme elle… Je sors beaucoup moins, les week-end et les vacances, depuis qu’elle n’est plus là. Depuis Gaël, déjà… Je suis passée en seconde, même très juste ; et je n’arrêterai pas. C’est pour ça aussi, pas juste pour le joli, ce tatouage. Il me fera ne pas oublier, ce dessin du jour où je suis devenue l’autre moi ! Elle me fera me souvenir, toujours, que ce qui fait mal doit rendre plus fort,  cette peinture en moi, de cet animal… Celui du jour où je suis devenue celle qui me déserte ; celle qui avait besoin de chasser, certaines nuits…

Il est gentil, Gaël, de me faire ce cadeau. Je n’aurais jamais pu, autrement. J’en rêvais, depuis longtemps. De plus en plus en avaient, au lycée, sur le bras ou le haut du dos ; ou la nuque. La mode est arrivée il y a un an ou deux, vraiment, je sais plus… ; en même temps que ces portables où on glisse le doigt sur l’écran… Comment, déjà ? Oui, « tactiles ». C’est important, d’être tendance, pas que pour les riches. Tout le monde veut avoir ces choses importées-là. Même quand on n’a pas trop les moyens, il y a les petits « bizinessi », comme il dit Tiana, mon pote de la rue. Des un peu jiolahim-boto-voyous comme lui ou bien des étudiants un peu affairistes, ont des amis qui arrivent à en trouver, je sais pas trop comment, ces derniers téléphones-là, qui font aussi lecteurs Mp3. Ils les revendent cher, mais pas comme dans les boutiques « Orange » officielles ! Des tatoueurs ont ouvert aussi. Plusieurs, à Tana. Mais on peut attraper des maladies, le sida ; et ils sont chers et pas aussi bien faits que les vrais, leurs tatouages. Ceux qui ont les vrais, les vraiment beaux, les ont fait comme des riches. Ils vont à l’hôpital, chez le médecin, dans les magasins et chez les tatoueurs, « en France, à l’étranger ». Nirina s’en était fait « fleurir » un ici, « sur le bras côté cœur », comme elle disait. Je l’avais accompagnée à Behoririka, dans le quartier chinois. Tout au fond d’une boutique bric-à-brac, elle était toute petite, la cabine. Elle sentait mauvais. Je me suis sentie mal, là-bas ! J’ai eu envie de vomir et qu’on parte, mais j’ai rien dit. Il y avait des dessins chinois sur les murs ; et des espèces de gros serpents et des têtes de mort, à côté de sirènes trop colorées et de Jésus au cœur qui saigne. Nirina a choisi une couronne d’épines rouges, comme un bracelet, en haut du bras gauche. Son tatouage a saigné, perles rouge-noir comme les règles sur ses épines, pendant. Même après… Ou bien c’était l’encre ? Il s’est infecté après. Elle est allée plusieurs fois au dispensaire, se faire guérir avec de la pénicilline… Le gros homme l’a sûrement écorchée trop fort, avec son aiguille sale. Tout était crade, là-bas. C’était à côté des W.C ; et ça sentait les cabinets, le moisi, mélangé à de la cuisine gâtée et à la sueur forte et sale de beaucoup d’hommes, quand ils viennent juste de te prendre. Je sais comment il s’est fait payer, le gros type. Je me rappelle son regard vicieux sur elle et moi. Je l’ai vu pincer la fesse de Nirina en arrivant ; et j’ai entendu ces bruits que je connais, quand elle m’a demandé de l’attendre dehors, après… Elle est sortie en mettant un bonbon pecto dans sa bouche. Ça enlève le mauvais goût. C’est peut-être là-bas qu’elle a commencé à attraper… 

« Yaïïïe ! ». Ça m’a mordue plus fort, là, à l’intérieur de la cuisse. La chair est tendre comme les fesses des bébés. Gaël a fini le tour des lettres et a commencé à remplir mon cheval qui s’envole. Mon sursaut l’a fait s’arrêter. Il me demande si je veux qu’on fasse une pause, qu’il ouvre la fenêtre ou un peu d’eau ; si ça va, si je n’ai pas trop mal, si… Ses questions me font sourire. Je ne vais pas lui dire. Je veux pas ! Pas à lui ! En fait, je n’ai jamais vraiment tout raconté à personne, sauf à Nirina. A elle, j’ai senti tout de suite que je pouvais dire tout Ça. Vraiment tout. Les mots-les images sont re-sortis tout seuls… Enfin, ceux que j’avais en à peu près clairs, où je me suis rappelée vraiment… Pas comme avec la prof de Français ou l’infirmière du lycée ; ou la psy où l’assistante sociale du Consulat m’a envoyée. Avec eux, les mots sont restés bloqués. Je ne savais pas, je me rappelais plus, juste de cet animal et de mon corps tout secoué et de moi sortie de là. « Je me suis désertée… », je leur ai répété… Ils ont pas compris… Ils ont eu pitié, je sais, mais ils ont cru que je mentais ou que j’avais peur ou voulais protéger quelqu’un, mais c’est pas vrai ! Leur vie à eux est tellement loin. Ils vivent ici mais ils sont vazaha, eux ; ou malagasy, mais riches, c’est pareil que les étrangers. Ils vivent dans un monde tellement… ailleurs ! Je sais, j’écoute les filles du lycée parler, des fois. Des clubs de tennis et de cheval où elles vont le week-end, de leur deuxième maison à Mantasoa, de leurs vacances en France ou « à l’étranger-han », comme il fait, l’accent qui monte, à la fin… ; ou bien des choses que leurs parents ramènent quand ils reviennent de leurs voyages « affaires »… Ces gens-là ont du vola. Ceux qui ont de l’argent, ils ne peuvent pas savoir ! Et puis, qui a envie de savoir vraiment ? Personne ne veut ça, savoir ce que c’est, d’être rien, « tain’akoho-caca  poule », que les gens ne voient pas. Etre pauvre, c’est hurler de toutes ses forces avec de la poussière plein, dans la bouche, le nez, sans personne, même dans les étoiles, là-haut, qui s’arrête, même s’il t’entend et te voit, pour t’aider et que ton mal s’arrête… C’est juste pouvoir se sentir misérable et impuissant total ; et c’est pouvoir rien faire d’autre que ce que le riche te dit, parce que tu n’es rien ; et que tu veux pas disparaître comme ça, sans que ça intéresse personne, sauf Neny kely, que ça rendrait folle, de plus te voir rentrer du tout un jour, sans jamais savoir pourquoi, comment… Comment j’aime pas repenser à Ça ! Ça gonfle et ça s’énerve tellement, dedans ! … Ils étaient gentils, ceux qui ont voulu essayer de m’aider, vraiment. Mais ils ont rien compris. Ils m’ont écouté, mais de loin ; et ils ont rien entendu ! Je sais. Je ressentais comme eux, avant. Pas tout à fait mais presque...

On vivait comme des vazaha, avant ; et je sentais la vie glisser lisse, tellement ! Maman avait les mêmes étoiles qu’elles dans les yeux, quand elle souriait. Et nos rires chantaient pareil, je crois. Papa avait sa retraite de l’armée française et travaillait chez des gens riches, qui le payaient bien. Dans cette vie-là, je ne les voyais pas, les « caca poule » dans les rues-la poussière ! Il y avait un zaza des rues qui dormait sous un carton, pas très-très loin de la maison. Papa avait pitié. « C’est un pauvre orphelin », il me disait. Il lui donnait des petites choses à faire, un peu, tous les jours, pour ne pas le rendre un mendiant, il m’expliquait. Il le payait avec un petit billet et à manger. Il parlait un peu avec lui et lui tapait dans le dos en riant comme il faisait avec mon petit frère et moi. Moi, je regardais la morve qui faisait exprès de ne pas couler, on dirait ; cette espèce de truc jaune vert pas tout à fait liquide, qu’il avait toujours collée sous le nez. Je le trouvais maloto-beurk et je ne disais rien, mais je ne voulais pas toucher ou parler à quelqu’un de si sale. Je savais pas ce que c’était, être mafy ady, avant ; pauvre de tout… La vie m’a appris. Il avait tellement rien ! Ses parents l’avaient abandonné, on nous a dit… Je me souviens, je me suis demandé « pourquoi il s’appelle Tiana, alors ; celui qu’on aime et qu’on veut ? »… Oui, c’est Tiana. Il est devenu mon pote de la rue, depuis. Il traîne à Antaninarenina, dans le coin des boîtes et des hôtels pour Blancs. Il a l’intelligence. Il ne s’est pas fait piquer au couteau dans une bagarre de bandes. Il a sa petite bande de jiolahim-boto-voyous aussi, mais il a réussi à rester loin de ces guerres-là. Il a gardé-lavé-voitures, comme avec papa ; puis il porté-paquets des dames qui  faisaient leur marché pas loin de là ; puis il s’est débrouillé de plein de façons. Il apportait « servissi-adomissil’a », il disait, juste devant les hôtels des touristes, la vanille, les épices ou l’artisanat de marchands qui travaillaient plus loin. Il fait du « bizinessi », maintenant, il se vante un peu, avec un sourire important. « Cigarettes importation ! », on l’entend, devant les boîtes ; et c’est lui, qui apporte l’herbe rasta, le rongony, aux gens des nuits. On rigole, des fois, quand on partage une cigarette ou un joint. On est pareils, lui et moi. On donne de la plante ou de la chair-voyage, contre des billets première classe-fanafody : de l’argent, du « médi-calmant » -on a vu quelque chose comme ça marqué sur des T-shirts de touristes de La  Réunion... Ça nous a fait rire !-, contre la misère ; celle du dehors et celle du dedans !

La psy, la prof, l’infirmière, qui ont voulu m’aider, essayer, après, me sourient, quand elles me croisent au lycée… Mais leur vie à elles a continué pareil, elle. Elles savent pas, ce que c’est, se faire mal pour rien, se gratter le bras ou le ventre ou la cuisse jusqu’à ce que ça saigne, en dormant, parce que les mauvais rêves où Ça revient, le mélange : le trou vide et mahamay, le brûlant dedans ; et se sentir étouffer et mourir ; et devoir sortir, la nuit, parce que Ça revient et revient encore, même quand je ne dors pas, même si je veux pas... Mais l’infirmière, elle a compris… Elle est venue en boîte avec des amis vazaha, un jour, un peu avant Gaël... Les gens du lycée vont danser ailleurs, comme dans le bar chic en dessous du « Carlton ». Presque jamais là où je vais, moi. Ceux de ma classe ne sortent pas encore. Trop jeunes. Je fais attention, surtout. Mais là, j’ai pas pu me retourner et partir assez vite. Elle m’a regardée, le haut, en bas… Ça l’a embêtée, j’ai senti, mon mini-short et tout le maquillage. Elle, elle a compris, je sais, mais elle a fait comme si de rien. Je me suis vite enfuie. J’ai eu honte de moi ; cette moi-là... Le lundi matin, elle est venue dans la cour, au lycée ; et elle m’a demandé de la suivre. Elle m’a donné un verre d’eau à l’infirmerie et m’a dit : « si tu as des soucis, Aïna ; si tu as envie ou besoin de parler, viens me voir. Tu peux me parler, tu sais, entre femmes. Je peux comprendre beaucoup, beaucoup de choses… ». J’ai fait oui de la tête. J’ai dit merci… Mais quoi d’autre ? Je ne peux pas. Les femmes normales peuvent pas comprendre ça ! Même moi, des fois, je ne me comprends pas. C’est comme pour Gaël. Je peux pas lui dire que j’aime avoir mal. Que je faisais les nuits pas que pour l’argent… Oui, on avait besoin, à la maison, encore tellement plus parce que, depuis tout Ça, Neny kely travaillait moins vite… Mais c’est pas ça ! Avant, je faisais pas… ; j’aurais jamais fait ça ! Depuis ces jours-là, je vais chercher la douleur parce que c’est plus fort que moi. Je peux pas m’empêcher. Ça se fait tout seul. C’est moi et… c’est pas moi ! Gaël doit pas savoir ! Il va me trouver bizarre, adala, même si je sais que je ne suis pas folle… Et ça, il ne faut pas ! Il est gentil, Gaël. Il m’emmènera en France, peut-être, s’il m’aime assez pour ça. Peut-être que je reverrai papa, là-bas ? Non, Gaël ne sait pas ce que c’est, faire mal…

J’ai su tout de suite, quand je l’ai vu appuyé tout seul contre le bar, qu’il était pas comme… izy, tous les autres. Il est venu à la discothèque plusieurs fois, avant qu’on parle ; et il est reparti seul, tous les soirs. Je l’ai remarqué dès  qu’il est arrivé, le premier soir. Grand, la peau bronzée soleil, les yeux clairs. La même couleur que moi, j’ai pensé. Il faisait « non » de la tête aux filles qui allaient le voir, à chaque fois. Il était gentil, son sourire, mais loin ; et « non ». Il regardait tout, autour de lui et il avait l’air de pas aimer ce qu’il voyait. « Un marché à viande. Des animaux affamés, les hommes ; et les filles aussi… Je me suis demandé ce que tu pouvais bien faire au milieu de tout ça… », il m’a dit, après nous…

Je n’ai pas chassé comme avec  les autres, Gaël. Quelque chose m’a empêché. Papa avait ce même regard bon-là ! J’ai essayé de m’approcher, plusieurs fois, mais mon cœur cognait fort, dedans, comme ça faisait, quand j’avais quinze ans, quand un beau garçon me regardait. J’ai pas osé. Avec les autres, je me mets bien droite, je lève la tête et je regarde profond dans leurs yeux. Là, j’ai pas pu. Il m’a regardée souvent, cette semaine-là. Mais rien. C’était pas les vacances, mais j’ai fait toutes les nuits, juste pour le revoir. Et je n’avais pas envie qu’il me voit avec les autres. Je me rappelle, j’enlevais mon bras, vite et brutal, quand d’autres venaient poser leur main dessus.  Un soir, j’ai croisé mes doigts fort, dans le dos ; et je suis allée lui demander s’il voulait bien m’offrir un verre. « Juste comme ça », je lui ai dit. « Pour rien d’autre ! »… Il souri, m’a regardée bizarre et m’a montré la place à côté de lui. Il a été étonné, que je parle français presque sans accent. Il en a un, lui, pas fort, mais qui chante un peu. Je lui ai dit que j’allais au lycée, que papa est français. « Moi aussi, je suis métis », il m’a dit. « Ma mère est à moitié antillaise ». Je ne savais pas où c’était, son pays. Il m’a expliqué. Ça a commencé comme ça…

Même Pendant, il fait attention, Gaël. Il n’a pas voulu, du tout, tout un mois, au moins. C’était bizarre. Il venait me chercher au lycée, on se baladait dans Tana. On parlait de lui, de son île où il n’allait pas souvent, de moi, petite. Je lui ai même dit papa, son départ. C’est venu naturel. C’était bien, il m’embrassait, il me caressait les cheveux, les bras, le dos, mais rien. J’ai pensé : « il aime pas les femmes ». Alors, c’est moi qui lui ai demandé. J’ai insisté. Il voulait attendre, de se connaître plus, quelques mois encore, mes dix-huit ans… « Pourquoi faire ? », je lui ai dit. Alors… On ne m’avait jamais fait comme ça, lent, tout doux d’abord, mais bien, avant… J’ai presque eu envie de pleurer tout de suite après, quand il m’a serrée fort, mais tellement douceur ! Lui, c’est jamais comme s’il voulait me trouer gros et profond et me cogner le plus fort possible dedans, comme les autres, tous… J’ai jamais envie de me décoller de moi, quand c’est lui. Il n’a jamais le regard-faim et fou et les yeux qui vont à l’envers, Pendant. Il ne fait jamais comme eux. Les autres ne parlent presque pas, juste pour dire ce qu’ils veulent, demander combien, grogner des mots sales Pendant. Ils m’emmènent dans les petites rues autour des bars ou bien dans leur hôtel, ils soulèvent ma jupe et me mettent le plus de doigts possible dedans ou pas, avant de me rentrer leur bout de dur à l’intérieur. Gaël, des fois, c’est presque trop doux. J’ai envie de lui dire de faire plus fort, plus mal, des fois…  Mais j’ose pas. Il aimerait pas, moi comme ça, je crois… Il n’est pas comme les autres, même si on peut croire qu’il est pire, avec tous les dessins durs qui lui montent jusqu’au cou, comme cette espèce de serpent à écailles qui lui court sur le haut du corps, devant, derrière, plein de couleurs, gros comme le fañany fitu luha que Neny kely me racontait petite, sauf qu’il n’a pas sept têtes ! « C’est du tatouage japonais. Là, c’est un dragon et là, des symboles, dans une scène de vie », il m’a dit, quand je lui ai demandé. C’est là qu’il m’a raconté plus lui : qu’il travaillait chez un tatoueur connu, à Paris, mais qu’il avait « fait un break » pour ses trente ans, qu’il en avait besoin. J’ai pensé « déserter, comme papa… ». Il m’a expliqué qu’il était allé en vacances chez des amis tatoueurs aussi à la Réunion, où les affaires marchaient bien ; et qu’il était venu à Mada sans se donner de date de retour, pour visiter le pays, beau ; et voir si avec son boss, il pouvait venir ouvrir quelque chose ici. Il m’a expliqué pourquoi il avait choisi ces dessins, sur lui. « Le tatouage marque souvent… » Comment, déjà ? « une étape importante, un changement, chez les gens. Beaucoup en font un pour marquer un tournant important dans leur vie », il m’a dit…Puis il m’a expliqué les symboles… « Parler et Ecrire, c’est faire sortir les choses de dedans pour qu’elles brûlent moins et fassent moins mal », m’avait dit la psy en me donnant un carnet que je devais lui montrer à la séance d’après… Mais j’ai pas trouvé quels mots mettre dedans et j’ai arrêté d’y aller…  C’est là ; c’est quand il m’a dit qu’il voyageait toujours avec son matériel, que je me suis souvenue et lui ai raconté Nirina : comment elle a souri triste, en regardant sa couronne d’épines rouges toute neuve. « C’est pour me rappeler que la vie blesse, mais qu’il faut oublier la douleur, se relever et devenir une épine ; et avancer », elle m’a dit… Là, j’ai commencé à penser à comment écrire Ça et sa, ma blessure, dans ma peau… Pour Ça , je n’ai rien dit, bien sûr. Mais, juste Gaël a dû comprendre dans mes yeux que je n’osais pas lui demander, mais que j’aurais aimé en avoir un.

Non, il n’est pas comme eux tous, les autres, qui ne veulent que remuer dans moi, sortir et entrer et sortir encore ; et entrer de plus en plus brutal. Ses mains à lui ne sont jamais mouillées-collantes, sur moi. Elles ne veulent pas presser chaque bout de mon ventre, mes nono, pas très gros pourtant ; et mes fesses, comme on fait du jus de mandarine ou comme avec la pâte crue des gâteaux. Papa était cuisinier-pâtissier… Ils me font rire, les autres ! … Enfin…, ils me faisaient !! ça, c’était avant. J’ai arrêté, depuis Gaël. J’ai refait une… Non, deux nuits, juste ! Mais j’ai arrêté. Je ne veux plus ! Ça m’appelle, des fois, mais je veux arrêter, complètement ! Je veux guérir. J’essaierai, en tout cas. Je sais, maintenant que c’est une sorte de maladie, la faim de mal et de chair. Nirina m’a serré fort le bras, juste avant de partir, en me regardant profond dans les yeux. « Ça  tue, lentement ou plus vite, mais c’est la mort ! », elle m’a répété…

Avant, il y a… non, pas si longtemps, on se racontait izy, eux, les hommes. On imitait leurs grognements ; et leurs mots cassés par la respiration forte, toujours pareils ; et on rigolait, tellement ! « Mampalahelo daholo ! Ils font pitié, tous ! », elle me disait. « Ils veulent être forts et dur et… , mais Mampalahelo daholo, pendant ! », elle répétait. « On dirait des zaza be, des grands bébés, gras ou maigres, pleins de poils ou à la peau lisse de fille, qui veulent tous qu’on leur dise que le bout d’eux, en bas, là, est le plus beau, le plus gros et fort, que c’est bon »…  « Beau. Tsss ! », Nirina se moquait, « … même quand ils ne sont pas coupés et que ça plisse tire-bouchon au bout ? ». Ce qu’on pouvait rire ! « Ils veulent prendre et posséder », elle m’a appris. « … Mais ils, rien ! Il ne sont rien que de la viande, à ce moment-là », elle me disait. « C’est toi qui as le pouvoir de les faire exister, se croire forts, de vrais hommes », elle répétait ; « mais ils ne sont qu’un petit bout de viande pas toujours dur ; et ils n’ont rien. Ils ne se possèdent même pas eux-mêmes ! Regarde bien », elle m’a expliqué… Et c’est vrai ! Malagasy, Blancs, Indo-pakistanais, « Sinoua » ; vieux ou pas, riches ou moins puissants, ils se ressemblent tous, à ce moment-là ! Leur langue qui veut te lécher partout, leurs dents qui veulent mordre et leur bouche qui veut aspirer-avaler la chair jusqu’à la marquer bleu-violet ; leur façon de souffler et s’essouffler, dessus ; et de gémir ou de grogner dessous ; ou quand on les prend dans la main et la bouche… C’est tous les mêmes. « C’est nous, à ce moment-là, qui sommes fortes », Nirina me répétait. Alors, des fois, quand on les revoyait après et qu’ils nous regardaient miavonavona, de haut, on souriait, avec Nirina. Ils avaient oublié, mais on les avait vus, Pendant ; et c’est pas très beau, l’homme, tout nu pour de vrai !

La seule fois où ça ne m’a pas fait rire, où ça m’a vraiment fait de la peine pour un d’eux, c’est quand ce garçon du lycée est venu en boîte, les dernières grandes vacances. Un fils de grande famille. Je le trouvais mignon, mais il aurait jamais voulu de moi, même avant. C’était un grand de terminale. Et puis, ils se mélangent pas trop, ces gens-là. Même avec d’autres Malgaches pas de la Haute comme eux. Pas souvent. Sa copine était métisse, mais la famille de sa mère était puissante. J’étais un peu jalouse, des filles comme elle. J’aurais voulu avoir leurs vêtements, les mêmes éclats de rire ; leur naissance, surtout, dans le mariage et dans l’argent, qui leur donne cette vie-là.

Elle avait la même peau que moi, sa copine. « Mon petit café au lait », papa m’appelait… On aurait pu être sœurs, sauf qu’elle avait les cheveux lisses et les yeux marron miel chaud. Moi, j’ai les cheveux bouclés, marron un peu doré ; et papa m’a donné ses yeux vert bizarre, couleur d’eau de mare, un peu, qui change, vert clair ou un peu plus foncé, ça dépend… « Tu as de la chance », les filles des nuits me disaient. Celles qui viennent de la Côte n’aimaient pas leurs cheveux et passaient des heures à faire des lissages ou à se mettre des faux cheveux comme bouclés au fer… Et celles des Hauts-plateaux voulaient avoir mes fesses de côtière, « rondes et un peu pointues-coup de poing ». « J.Lo kely, petite Jenifer Lopes », elles m’appelaient. Beaucoup avaient ou voulaient des enfants métis, même si elles savaient que les hommes ne resteraient pas... Je sais pas ce que les gens ont avec ça ; pourquoi les fils de cette terre ne s’aiment tellement pas ! Même les filles de famille veulent se marier vazaha et ont des enfants métis. Elles n’ont pas besoin d’Euros-passeport, elles ! … Comme le père de Neny kely était du Sud-Est, de l’ethnie des « liseurs d’étoiles » ; et que grand-mère était de Tana, papa nous répétait : « Votre maman a deux cultures au lieu d’une. Vous, mes chéris, vous en avez trois, au moins ; et le monde grand ouvert devant ! Le Métissage, c’est la richesse ! », il disait. Quelle richesse ? Peut-être que si j’étais, je sais pas… Malagasy ou vazaha ou autre chose, mais riche, on n’aurait jamais osé ; on ne m’aurait jamais traité comme Ça !  Mais, c’est pas la couleur. Pas que ça ! C’est  vola. Il faut avoir de l’argent pour exister, à Madagascar, mais encore plus, si on est demi-blanc. Etre « vazaha de rizière » et pauvre, sur l’île rouge, c’est pire que de ne pas exister du tout !

Je me rappelle plus comment il s’appelle, le jeune fils de riche du lycée. Il m’a regardée étonné, quand il m’a reconnue. Il venait d’avoir son bac, il a bégayé. Puis il m’a demandé si je venais souvent là. Il ne m’avait jamais parlé, avant. Il était toujours avec sa bande. Des Gasy de grande famille, comme lui ; quelques Vazaha et des métis comme sa nana, tous riches. Le lycée français, c’est un peu Madagascar en petit. Les groupes restent entre eux, se mélangent pas trop. Mais il y a mélange, quand l’argent efface la naissance, les différences, les couleurs. Moi, pour ces gens-là, j’étais juste une boursière du consulat. Transparente. Je n’osais pas leur parler. Là, c’était pas pareil. Je l’ai regardé droit dans les yeux et j’ai vu qu’il avait envie. Alors, j’ai pris sa main. Il m’a laissé faire. On est allés dans son 4x4. Il n’arrivait pas. Son bout de chair restait mou et pendait là, comme une pauvre chose. Je l’ai aidé avec la langue et je me suis assise dessus. On est restés toute la nuit. On l’a fait trois fois ou quatre, je sais plus. Il a voulu me dire quelque chose quand je suis sortie de la voiture. J’ai entendu « Merci. Aina, je… », mais je suis vite partie. J’ai pas voulu lui parler d’argent. Nirina m’a engueulée. « Pas d’exception ! C’est la règle ! »… Elle avait raison. Je l’ai revu une fois pendant les vacances. Il a eu l’air mal. Il était avec sa copine, qui m’a regardée-mépris. La pauvre ! Lui, il a fait comme s’il ne me connaissait pas. Il a regardé ailleurs, mais ses yeux sont revenus vers moi plusieurs fois, comme si ça le brûlait. J’ai souri, dedans. C’est eux, les hommes, maintenant, qui brûlent ! Il a eu honte de moi, je sais, mais envie aussi, même elle juste à côté… Il est revenu seul la nuit d’après, une amie de Nirina m’a dit. Il m’a cherchée. J’ai pensé à lui, des fois… Oui, les pauvres ! Mampalaheo, lui, sa copine, les hommes et leurs femmes, esclaves d’un petit bout de chair-queue !

Nirina m’a sauvée, quand elle m’a expliqué tout ça, je crois… Plusieurs fois, j’avais pensé prendre de la nivaquine et me déserter pour de bon. Je me disais, depuis le jour du cheval et les jours d’après ; après les mots de Neny kely, aussi, que j’étais rien, que je valais rien, que papa était parti parce qu’on était maudites. Il m’avait dit que les ancêtres de maman et le Bon Dieu veillaient sur nous. Si c’était vrai, eux et lui n’auraient pas déserté la maison. Lui ne serait pas resté chez sa femme officielle en France ! Si la croix que Neny kely a embrassée quand elle a mis sa chaîne à lui autour de mon cou me protégeait, on m’aurait pas fait Ça ! … Oui, j’ai cru que tout moi, la tête, le cœur, le ventre, tout, allait exploser, tellement Ça brûlait froid dedans, partout ! J’avais envie de me déchirer, tellement j’avais mal. Je voulais m’en aller de là…

Je suis pas retournée au lycée un long moment, après l’hôpital. Ça se mélangeait et ne me quittait pas, les images qui revenaient, le mal et l’envie de hurler pour que Ça, les voix, les bruits, même les odeurs sur moi, me laissent tranquilles ; mais Ça est resté coincé dans ma gorge, longtemps après… Prison-silence, des jours et des jours. Neny kely ne savait pas quoi dire, quoi faire, la pauvre, tellement elle me voyait douleur. Elle tournait, venait me voir pour, juste me caresser la tête en silence. Elle retournait à sa machine. Mais elle ne travaillait pas aussi bien et vite qu’avant… J’ai entendu une cliente se plaindre du retard, la menacer de changer de couturière. Elle a claqué la porte ; et Neny kely est venue me voir. Elle s’est mise à pleurer. À fendre les pierres… « C’est de ma faute ! », elle criait, répétait. « Je n’ai pas voulu te laisser en pension comme ton frère. Je voulais que tu m’aides le soir. Ces kilomètres à pied à faire seule après le bus, tout est à cause de moi ! », elle a hurlé. « Papa voulait qu’on aille en France tous ensemble. J’ai eu peur. Je n’avais jamais pris l’avion. Je n’ai pas voulu quitter la terre de mes parents. Alors lui ai dit de partir, qu’on l’attendrait… Mais sa femme est restée malade longtemps. Il l’avait abandonnée une fois. Il ne pouvait pas la laisser comme ça. Mais je ne sais pas… », elle a respiré et… « je me suis sentie jalouse, seule ; et il y a eu le père de ton premier demi-frère. C’était un accident, une erreur ! », elle a sangloté. « C’était trop tard quand je me suis rendue compte. Quelqu’un lui a dit. C’est à cause de moi qu’il n’est pas revenu ! »... J’ai voulu qu’elle arrête ; rien n’entendre, rien de plus ; mais elle a continué : « Je sais », elle m’a dit. « J’ai vécu Ça aussi. J’avais douze ans. C’était un tonton, un ami de la famille… Ton papa m’a sauvée, mais le mal de la chair en moi est revenu, quand il est parti, plus fort que moi. Je n’ai pas aimé ces hommes, après lui. L’alcool, les coups… Je me suis désertée, ma fille. J’ai laissé la vie nous dériver ! »…

C’est là, je crois, que la fissure qui avait commencé ce jour-là, celui du cheval, a comme explosé. On s’est serrées dans les bras, Neny kely et moi et j’ai fait comme elle, avec moi, petite ; et mes frères et sœurs. Elle pleurait. Moi, je me sentais… rien. Mes bras et ma bouche la berçaient… « Tsy mitomany », je chantais doucement, mécanique… « Ne pleure pas » ; mais c’était vide, dedans et moi, j’étais loin…

Je suis retournée au lycée le lendemain comme une machine. On n’avait pas d’argent, il fallait pas perdre la bourse. C’était un Vendredi et le soir, je sais pas, j’ai pas eu envie de rentrer. « Respirer », je pensais. Lourde, elle était, ma poitrine ! « J’étouffe. Besoin de respirer ! »… Sans trop réfléchir, je suis allée jusqu’en ville à pied. Là, j’ai traîné longtemps. Je me sentais comme avec l’herbe rasta. Je ne sais pas combien de temps j’ai marché. Quand je suis revenue dans moi, il faisait sombre. J’étais pas très loin du coin des bijoutiers, des hôtels et des restaurants-discothèque. C’est là, il y a deux ans, que je suis entrée pour la première fois dans cette boîte de nuit… Les deux hommes à la porte m’ont laissée sans même me regarder. J’ai eu peur qu’ils demandent ma carte d’identité… C’était écrit « interdit aux mineurs non accompagnés ! » sur une pancarte ; et je venais juste d’avoir quinze ans.

J’ai traversé une espèce de terrasse. Il a fait sombre à l’intérieur, chaud ; puis les lumières clignotantes et la musique qui ne passait pas, qui me glissait dessus comme de l’eau sur la feuille de songe. Mes yeux n’arrivaient pas à se détacher du podium. Dessus, il y avait une fille au visage d’enfant en combinaison moulée rouge. Elle dansait comme dans les clips ragga. Il y avait beaucoup d’hommes, autour de la piste. Ils avaient l’air… comme moi : sous le pouvoir-hypnose, des cuisses fines que la danseuse écartait-resserrait en bougeant-joli-rythme, ses petites fesses rondes… J’ai regardé, longtemps. Là, j’ai senti une main sur mon bras. J’ai vu un beau corps, mais long et musclé, j’ai trouvé, pour une fille. Son joli visage était très maquillé, avec des cheveux qui frisaient tout autour ; et il y avait ce grand foulard  rouge comme son gloss, sur son cou et ses épaules, avec des plumes dessus. « Qu’est-ce que tu viens perdre ou chercher ici, au milieu des crocodiles, petite sœur ? », elle m’a demandé. C’était Nirina. « Je suis venue pour les hommes ! », je lui ai dit, un peu après, au bar, quand j’ai réussi à parler. Les mots sont sortis tout seuls, comme s’ils savaient qu’ils pouvaient. C’est là que je lui ai tout raconté. Elle a écouté en silence, a hoché la tête plusieurs fois. Elle a souri triste, tapoté ma joue et a voulu me payer le taxi pour que je retourne à la maison. « Tu es un bébé perdu », elle m’a dit. « Il n’y a pas de marche arrière, quand tu commences. C’est comme la drogue », elle a continué. « Tu es jeune, perdue. Ici, tu peux te perdre encore plus. Rentre chez toi ! », elle a répété. J’ai secoué la tête. J’ai insisté…  Nirina est devenue ma Neny kely des nuits ; ma meilleure -mais j’en avais aucune autre-, ma seule amie.

Oui, elle m’a sauvé la vie. Elle m’a expliqué les règles de ce monde-là, les prix ; mais surtout comment aller chercher l’homme et comment tout diriger Pendant. « Contrôle », elle m’a dit : « Le prendre, le garder et ne jamais le perdre ». J’ai rougi ou blêmi, je crois… « Ne t’inquiète pas », elle a continué. « Je t’apprendrai. Un fois et ça viendra tout seul ».

Depuis elle et ses mots, je me savais Force. C’est bizarre, je sais, mais j’aimais, là, les sentir me secouer. C’est moi qui décidais. J’allais les chercher et ils me payaient, pour ça, pour la moi qu’on avait mise à genoux, pliée-courbée dans la poussière. C’est moi qui décidais, de bouger mécanique ou pas, de laisser leurs mains coller et frotter ma peau plus rapide ; et d’accepter ou non, leur bout dur se faire le chemin entre mes cuisses et m’ouvrir… Je les laissais. Et même, j’aimais ça, quand ils me bloquaient les épaules ou les mains en serrant fort, pour aller et venir encore et plus vite. Des fois, j’avais des marques le lendemain… « La peau métisse marque facile », me disait Nirina, en passant du vinaigre dessus. Quand il y en avait qui parlaient, je gémissais, je répondais « Mmmmhh » comme Nirina m’avait montré. « Ça leur fait plaisir comme des zaza kely à qui on vient de donner le lait », elle m’avait dit ; et là, moi, dedans, j’avais… ma paix ! Ils ne savaient pas. Ils ne voyaient pas que, quand ça cognait trop dedans, devant ou derrière, quand je n’aimais plus la douleur, je m’en allais. J’aimais quand le mal au corps faisait se fermer une porte, dans moi. Je me laissais et je les laissais loin, dehors. C’est ce jour-là, celui du cheval, que je me suis désertée pour la première fois, Pendant. Depuis, je sais comment faire. Je repars quand je veux ; des fois, même quand je ne veux pas. Je ferme les yeux ou pas et je me sépare en deux ; et je flotte juste à côté ou dessus, puis loin. J’ai comme un nuage dans la tête, un peu comme la fumée-rongony m’envole, mais ça ne m’emmène pas pareil. L’herbe me rend gaie. Là, je ne ris pas. Juste, je ne suis plus lourde douleur, dedans. Je flotte. Je sens et j’entends tout, je suis là, mais je ne reste pas là tout entière… Aller chasser les hommes et, Pendant, c’est comme si, je ne sais pas. Les mots, je les trouve pas. Le mal au corps me fait me sentir… plus forte que lui ; et plus forte que moi, je crois ; et, vraiment, encore plus… ; ou non, pas plus. Juste « vivante »... C’est quelque chose comme ça…

Le « zon-zon » s’est arrêté. Douce, la main de Gaël sur ma joue. « On fait une pause, ma puce », il me dit… Des bouffées de chaud me montent au visage. Ça brûle un peu moins, le tatouage, quand il me passe de la vaseline dessus avant d’enlever ses gants. J’aime bien : tous les dessins, dans le cheval, sont remplis d’encre. Il reste les ailes et les lettres. On l’a dessiné ensemble. Je lui ai expliqué le cheval sur le côté d’une voiture, sans rien dire du reste. Il a cherché la marque sur son ordinateur. J’ai pas aimé, revoir ce dessin ! Alors, j’ai pensé à ce cheval à ailes que la prof de Français nous avait raconté ; qu’un dieu grec a transformé en ensemble d’étoiles… « Pégase », a souri Gaël, en prenant du papier. « Tu veux du tribal ou des couleurs ? » Il m’a demandé. J’ai pensé aux épines pliées, sur le bras de Nirina… Elle restera écrite, un peu, dans moi, je me suis dit. J’ai montré à Gaël ce que je voulais, dans le cheval et les ailes, puis AINA, tout droit, sur le « côté cœur » du reste. C’est venu comme ça… « Tu as peur de ne plus te souvenir un jour de qui tu es ? », il m’a demandé. J’ai retenu ma respiration. « Il sait », je me suis dit. Il m’a déjà demandé plusieurs fois de quoi parlent mes cauchemars. « Je ne me rappelle pas », je lui réponds, chaque fois. Je ne veux pas qu’il sache, qu’il me trouve sale. Ce jour-là m’a rendue sale… J’ai eu peur d’avoir dit quelque chose dans mon sommeil ou qu’il lise dans ma tête… mais il a souri en passant sa main sur ma joue. « Il est beau, ton prénom », il m’a dit. « C’est précieux, AINA, "la vie" ». Là, j’ai senti une boule dans ma gorge. Mes yeux ont commencé à piquer, comme maintenant. Je regarde ma cuisse, le dessin dessus. J’aime bien. Je ne veux pas pleurer. Je ne pleure plus depuis longtemps. Oui, ça fait « longtemps », ce jour-là. Pleurer, crier aigu et cassé, appeler : je n’arrivais plus à m’arrêter, je me rappelle, juste après. Je sais que je me suis griffé le visage et frappé la poitrine en pleurant. Mes joues piquaient. Je sentais salé dans ma bouche… Il faisait chaud, lourd, dans ce bus !

La journée avait été longue. J’étais fatiguée. Encore deux kilomètres, la piste, à pied, j’ai pensé. Pas envie. J’aurais voulu la maison d’avant, pas si loin. Le confort, pas ces deux pièces grises où on respire à peine, pendant la saison des pluies… Je suis descendue du bus. Je marchais depuis un moment quand j’ai entendu le bruit, un moteur ; et le klaxon, derrière moi. C’était un gros 4X4 gris. Je me suis poussée, mais la voiture n’a pas dépassé. C’est comme si elle me suivait. J’ai entendu des voix d’hommes, plusieurs, je me rappelle. Mon prénom, plusieurs fois… Puis tout se brouille. La voiture qui s’est arrêtée, toute la poussière que les roues ont fait remonter… Puis la violence de la main d’homme, grande, autour de mon poignet ! Oui, ils étaient quatre. Ils ont fait comme une ronde. Ils m’ont entourée. Ils m’ont poussée comme à colin-maillard, l’un vers l’autre, puis l’autre, et encore l’autre… La tête qui s’est mise à me tourner. J’ai senti leur odeur, l’alcool. J’ai eu envie de vomir. Ensuite, ils m’ont traînée. Il y avait une espèce de petit sentier, à droite du chemin de terre. Je me suis sentie… Oui, ils m’ont traînée là. Ils m’ont poussée par terre. Je suis tombée, sur le dos, je me souviens. Ça m’a bloqué la respiration, comme un grand choc, un coup dans la poitrine ; et j’ai essayé de me relever… Il y avait ce mur de terre, vieux, presque lisse, à droite ; et au bout du sentier, la voiture… Il y avait un cheval, sur le côté, la carrosserie, derrière. LE cheval ! Puis la sensation d’étouffer. J’ai crié, je sais… On m’a mis la main sur la bouche. Ça m’empêchait de respirer. En même temps, j’ai senti plusieurs mains sur moi. Une qui tirait pour soulever mon t-shirt. Une autre qui écrasait mes nono, puis sur mon ventre, comme si c’était, je sais pas, de la pâte à modeler. J’ai senti… après ou en même temps, qu’on tirait, pour descendre mon jean. J’ai essayé de secouer mes jambes, mais ils étaient lourds ; et nombreux. Ils m’ont bloquée. J’ai senti mes cuisses écartées, puis… ce gros couteau qui me rentrait dedans ; comme une scie à l’intérieur : LA brûlure… J’ai essayé de mordre, mais la main sur ma bouche a pressé plus fort. J’ai entendu crier « tais toi ! Sinon… » Alors, il y a eu comme du métal en pointe contre ma gorge. « On va faire ce qu’on veut. Tu vas te taire ! », ils m’ont dit, sinon ma mère, ma petite sœur, qu’ils allaient leur faire pareil, devant moi ! Je me souviens encore des allers et retours de la scie dedans, encore ; puis d’un grognement d’animal ; et puis lourd, le poids sur moi. Il y a eu … Brûlure liquide dedans. Je vais mourir, je me suis dit. J’ai cru un moment que c’était fini, mais chacun des hommes avait sa scie à lui… La douleur qui vrille, le ventre qui explose… La scie dedans qui recommence, encore… Puis… Là, c’est là, que mon esprit s’est fissuré… Quand j’arrivais à soulever un peu la tête, -« tendre le cou ! », je me disais- ; je voyais de loin la voiture ; et puis ce cheval dessus. Je sais pas pourquoi, j’ai fixé le cheval… Et je me suis désertée, là ! Je sais que ça a continué longtemps ; qu’on a mis le corps à genoux, puis à quatre pattes… Lourd, tout le poids sur les poignets… Je suis tombée. Goût de terre dans ma bouche. Puis je me suis évanouie, je crois. Quand je suis revenue, les portières claquaient. On m’a lancé ma veste de jean. Il y a eu des rires, je sais plus…

La voiture est repartie et, juste, j’ai fixé le cheval. C’est là, que je me suis mise à hurler. J’ai ramassé mes vêtements sales, puis j’ai pleuré, hurlé, sur le bord de la route : la grande. Je m’étais rhabillée comme je pouvais pour y aller, mécanique… Une bicyclette est passée, un taxi, puis une autre voiture… Ils ont continué. Ils m’ont laissée là. Je suis rentrée à la maison en boîtant. Neny kely travaillait encore. Il était tard. Elle était inquiète. Je me suis faite engueulée. Elle s’est arrêtée en me regardant et… Vite, je lui ai dit que j’avais rencontré des pickpockets qui avaient essayé de voler mon sac du lycée, les livres dedans… Je me suis dépêchée d’aller laver le sale, le sang, dans la salle de bain derrière, dans une grande cuvette. J’ai frotté, frotté… Puis je me suis écroulée à côté de mes frères… Ensuite, il y a eu le réveil, le lendemain. Neny a voulu me parler. J’ai dit que j’étais en retard… Je suis retournée au lycée comme si rien ne s’était passé… Ces jours-là, j’ai été comme sur une espèce de nuage. Loin, coton, les bruits autour ! Il y a eu la prof qui a remarqué que je marchais bizarrement. « En canard », elle a dit. Je boîtais un peu. Les marques sur mes poignets, elle a constaté, l’infirmière, même si je tirais sur ma manche… Le reste a été comme un tourbillon : Neny kely convoquée, le médecin, qui a entré son appareil en fer pour écarter là où je saignais et brûlais encore ; et m’a donné des antibiotiques ; puis l’assistante sociale, les policiers… J’ai été incapable de répondre autre chose que « voiture grise, cheval… », les images que je voyais en rêve. « Plusieurs hommes », je disais. « Le cheval », je répétais…

Ils n’ont jamais recommencé, ceux qui ont fait ça. Je n’ai jamais su qui c’était. J’avais effacé toutes les traces, les empreintes, en rentrant, le soir, quand je me suis lavée. Mais même. C’était un gros 4X4. Des hommes qui avaient les moyens et j’avais juste ma parole. Ça n’aurait rien donné, la police. Ça n’a rien donné… « Tsisy preuves suffisantes ! », on m’a dit. Là, les cauchemars ont commencé, où j’étais violée par des hommes, plusieurs, à la même tête de cheval… Il m’a semblé me souvenir de quelque chose, un soir, en boîte. Un rire ; j’avais entendu un de ces rires ! Je l’ai dit à Nirina et lui ai montré un groupe, de dos. « Viens ! », elle m’a dit, en m’entraînant dans la musique, le bruit, la nuit, comme si mon esprit s’embrouillait… Mais il y a eu comme un clin d’œil, dans son sourire, quelques jours plus tard, quand elle m’a parlé, avec son air de rien, de « quatre hommes agressés en pleine nuit, dans un 4X4 ». « C’est la crise », elle m’a dit. « La misère qui monte ! ». On les avait suivi, il paraît, une bande organisée. On leur a tout volé, portables, montres, vêtements… « La voiture a été entièrement démontée, sûrement pour être revendue en pièces détachées », Nirina a continué. « Ils s’en sont bien sortis. Mais ils les ont pas mal amochés, ceux qui leur ont fait ça. Il faisait nuit. Les voyous étaient plusieurs », elle m’a répété. « Les hommes sont à l’hôpital et ne veulent pas porter plainte », elle a insisté. « Ils sont en état de choc et n’ont pas reconnu leurs agresseurs ». Et là, non, je n’ai pas rêvé : elle a grand, grand-souri. Elle ; ou plutôt il, me manque tellement !

Oui, Nirina, c’était « il » ; et je n’ai rien vu, toutes ces nuits. Elle avait les traits fins de sa mère chinoise et était si douceur, si féminine ! Je me suis souvent dit que sa voix était grave, un peu rauque, mais non, je n’avais pas deviné. Ni ça, ni le reste. Pudeur… Depuis Gaël, je suis de moins en moins, puis plus du tout, retournée me perdre –ou me re-trouver, qui sait ?- dans « les nuits » de Tana. On s’est appelées, beaucoup, avec Nirina, puis le temps, mes cours, la seconde à ne pas doubler, cette fois… Et je l’ai sentie prendre de la distance, doucement, puis de plus en plus. Lointaine, au bout du fil ; et de plus en plus brève. Ça m’a fait de la peine… Quand je n’ai plus eu de nouvelles du tout, je me suis réellement inquiétée. Son portable était sur répondeur et chez elle sonnait dans le vide. Je suis passée plusieurs fois, personne… Elle a peut-être rejoint son ami officiel, j’ai pensé. J’ai souri en la revoyant me dire, la première nuit, « Je ne suis pas fidèle ; et le devenir, je n’y tiens pas pas ! », avec ce grand geste du bras et sa voix perchée si haut… Puis qu’elle s’était peut-être trouvé un autre passeport et envolée pour ailleurs… Mais au fond, quelque chose me disait… Je ne sais pas, je sentais… Elle a appelé il y a plusieurs mois. J’ai l’impression que c’était hier… Terne, grise, abîmée, la voix, au bout du fil… La Nirina venue au rendez-vous avait les cheveux, les ongles courts, aucun maquillage. Elle était habillée sobre, en homme. Et c’est un homme pâle, maigre, fatigué, qui m’a fait un clin d’œil en me demandant si je ne le savais pas, au fond. Puis il m’a rappelé nous, nos rires en éclats, la folie des nuits et sa loterie… ; qu’il ne se protégeait pas, qu’il n’aimait pas ça, même s’il me répétait de toujours le faire. « J’ai joué et j’ai perdu ! », il a souri, tristement, juste avant de m’apprendre le sida qui couvait, depuis longtemps ; et commençait à le ronger vraiment… Depuis quand ? Il ne savait pas… Son ami avait rompu en l’apprenant, bien sûr… « Vivres et robinet coupés, poil au nez ! », il m’a dit, en essayant de plaisanter… Ça ne m’a pas fait rire, mais j’ai lu dans ses yeux que ma douleur ou ma pitié, il n’aurait pas supporté. Alors, j’ai essayé. Il a squatté ici et là, puis l’hôpital, il m’a dit ; l’absence de soins, d’argent… J’ai proposé… « Non ! Je suis venue te dire au revoir, petite soeur. Respecte ça. Je rentre chez les miens demain matin, première heure ! », il a répondu, fermement. On a parlé longuement, passé l’après-midi ensemble et, juste avant de partir, il m’a fait un dernier clin d’oeil… « Je veux revoir mes parents, avant... », il m’a dit. « J’ai besoin de retourner à ma terre. Après, il sera temps, maladie ou plus tôt, de partir debout… ». » il a souri : « Tu sais ?  de… me déserter pour de bon, direction les étoiles »…

Brûlure, l’aiguille qui écorche doucement ma peau… Gaël a presque terminé… Il en est aux dernières lignes de Masoandro, mon œil du jour, que je lui ai demandé, bien au-dessus de mon cheval. Il pense que c’est pour fêter mon bac, ce grand soleil tribal. Je ne lui dis rien, pas encore… « Ventre de lune bientôt », sourirait Nirina… C’est une petite fille. Elle s’appellera Noro, ma Lumière.

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