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Le détour

À Nadève

Au début, Eléonore en avait souri. Pourquoi donc avait-elle fait ce détour ? Un caprice, une idée vagabonde et pas bien méchante. Puis, elle avait tout de même hoché la tête avec commisération et un brin d’indignation. Comment pouvait-on laisser les gens vivre dans de telles conditions ? Et finalement, un sentiment de malaise rendit ses mains un peu moites. Elle aurait dû pourtant se méfier des avenues qu’elle ne reconnaissait pas, des feux de circulation qui ne fonctionnaient plus et dont les poteaux penchaient misérablement, des visages de plus en plus ternes, des senteurs qui lui parvenaient malgré les vitres fermées de sa Honda. Les bruits du dehors s’y glissaient aussi en dépit des voix des chanteurs anglais et américains des années 70 provenant de sa compilation de CD préférés. Lorsque l’inquiétude s’insinua en elle, il était trop tard pour faire marche arrière. Elle se retrouva au beau milieu du chaos. Les camions aux porte-bagages remplis de régimes de plantains marqués au nom de leurs propriétaires, de cabris ligotés et attachés les uns aux autres, avec à l’arrière, des êtres humains dont on apercevait les membres ou les visages terreux et poussiéreux. Entre les énormes camions, les petites voitures cabossées, de celles qui semblent toujours remplies de familles de pauvres en route pour des noces ou le cimetière ; les immenses autobus usagés importés de la Floride avec leurs vitres sales, brisées ou craquelées derrière lesquels des yeux affamés et fatigués regardaient sans rien voir ; tous, en file indienne, allaient du même train d’escargot défaitiste et accablé. La Honda d’Eléonore brillait de son bleu métallique, telle une poupée habillée pour un bal  de luxe parmi des mendiants éclopés. Elle aurait voulu presser l’accélérateur, tourner à droite ou à gauche, faire demi-tour mais aucune issue n’était possible. Aucun moyen physique de virer la voiture, sans parler de la scène qui s’ensuivrait si jamais elle essayait, les rares rues transversales étant bloquées par des étals de marchands, des carcasses d’autobus géants, des piétons agglutinés dans l’attente d’une camionnette ou d’une moto.  Il fallait suivre les autres, pare-choc contre pare-choc,  jusqu’à la prochaine sortie.

Affalé derrière son étal de quincaille au détail, Jonas regardait la scène, apparemment indifférent au désordre qui constituait son entourage familier. Les amortisseurs, les injures et rires des marchands, les grincements de roue des brouettes poussées par des hommes au torse raidi par l’effort et  qu’on pouvait difficilement trouver virils et attrayants, les femmes aux odeurs âcres d’une sueur sauvage née de tant de misère que le savon et le parfum ne parvenaient jamais à l’effacer tout à fait. Il ne pouvait se payer une cigarette aujourd’hui, pas s’il voulait au moins manger un repas chaud avant la fin du jour. Le  besoin irrépressible de fumer lui donna une soudaine envie de foutre son poing contre ce bric-à-brac et de l’envoyer rouler sur la rue sale et grouillante de microbes.  Cadenas à demi rouillés, câbles électriques, paquets de stylos et de crayons noirs, tournevis de toutes tailles, tête plate ou cruciforme confondue, mêlant leur médiocrité à bon marché dans un semblant d’ordre pathétique. Tous ces clinquants qu’il vendait parfois malgré lui, tant il les associait à la misère et au désespoir.  De les présenter aux laissés pour compte qui constituaient sa clientèle le remplissait parfois de lassitude mais le plus souvent c’était la rage qui s’emparait de lui, contre lui-même et contre les autres. Tous les autres.  Il s’en foutait pas mal de savoir qui était responsable ou pas de cet état de choses, il aurait voulu frapper, cogner son pied contre les fesses de quelqu’un.  N’importe qui. Il avait envie de tout balancer sur les véhicules incapables d’avancer ou de reculer et qui s’alignaient devant lui,  prisonniers comme lui de cette rue nauséabonde.

Lorsque ses yeux tombèrent sur la Honda bleue, il ne put s’empêcher de ricaner dans un mouvement intérieur qui ne se refléta pas sur son visage impassible.  Que faisait donc cette femme ici ?  Son apparence luxueuse gifla sa misère et il toisa avec une antipathie instinctive ce véhicule trop beau, trop neuf, malgré les  éclaboussures de boue que la carrosserie avait reçues depuis l’aube. Car il savait pertinemment que Madame avait quitté sa résidence au volant d’une voiture immaculée, que quelqu’un, un pauvre type comme lui, venu de sa province en péril ou de son bidonville perché sur les contreforts de la ville, lui avait torché à l’aurore son véhicule, avait lavé à grande eau les roues, secoué les tapis d’intérieur, frotter les vitres pour les faire briller. Il le savait, car au cours de sa vie zigzaguée entre survie et déchéance, il avait échoué dans une villa de Thomassin comme gardien/homme à tout faire.  Les patrons discutaient  devant lui de choses et d’autres, recourant parfois à l’anglais quand ils parlaient des salaires des employés du restaurant qu’ils possédaient à Pétion-ville. Il connaissait assez de mots pour comprendre qu’ils avaient peur d’être volés par ces pauvres hommes et femmes qui touchaient une pitance incapable de générer un quelconque sentiment de loyauté. Leur mesquinerie ne l’étonnait pas outre mesure.   Chez eux, tout était sous clef. Mme Gertrude, la gouvernante, une vieille qui bourriquait chez eux depuis des décennies, contrôlait le tout avec une fierté cocasse, sans se rendre compte qu’ils la traitaient comme un animal domestique. Moins bien en tout cas que leur petit bichon Safran qu’ils  conduisaient chez le vétérinaire régulièrement. Safran dormait à l’intérieur, dans l’immense office où les enfants se réunissaient pour regarder la télé, où on recevait les parents et habitués. La vieille dormait dans les dépendances, dans une petite chambre bien rangée, c’est vrai, mais  pas à l’intérieur, comme Safran. Jonas, de même que la femme de ménage que les patrons changeaient tous les six mois selon les petits commerçants du coin, dormait dans un cagibi,  où le froid leur tordait les membres car la température descendait le soir tombé dans les hauteurs de Thomassin.  Finalement, après cinq nuits à grelotter dans la brume pernicieuse du mois de février,  il demanda une couverture à Mme Gertrude qui transmit la requête à la patronne.  Trois jours après, la vieille leur tendit à la femme de ménage et à lui des couvertures usagées, assez élimées, en leur priant de faire attention. Ces couvertures devraient être rendues, à leur départ du travail. Il fit exprès de faire de grands trous dans le sien avant de le rendre, huit mois après. Il en avait marre de  se lever à l’aube, de mettre ses doigts dans l’eau glacée pour bichonner la voiture de madame, puis le 4x4 de monsieur. Ensuite de balayer la cour, de jouer à l’apprenti jardinier,  puis de passer la serpillière, de nettoyer les vitres et d’apprendre à ne jamais montrer ni irritation ni aucun sentiment qui pourrait leur laisser percevoir ce qui devrait pourtant être évident : cette somme de ressentiment qui grandissait en lui, qu’il sentait aussi dans les mouvements souvent rageurs des femmes de ménage, dans les yeux fuyants de la marchande de fruits qui négociait pour recevoir quelques gourdes de plus pour son panier d’oranges. Comment pouvaient-ils tous penser ces bourgeois engoncés dans leurs voitures climatisées, dans leurs villas entourées de plantes et d’arbres que tout allait bien, que la population bon enfant ne leur en voulait pas, qu’ils pourraient compter indéfiniment sur son apathie et sa passivité ? Que cela ne changerait jamais, qu’ils seraient  à jamais à l’abri de sa colère ?

À travers la vitre, leurs regards se croisèrent. La peur, accélérée et brutale de la femme rencontra le mépris sauvage et acerbe de l’homme.

Eléonore  essaya en vain de contrôler ses yeux pour qu’ils ne reflètent pas cette panique qui lui serrait les tripes. Où courir ? Où se cacher ? Les mains crispées sur le volant  de sa Honda, elle ne sentait plus les bouffées glacées de la climatisation, la sueur dégoulinait depuis ses tempes et elle hésitait à s’essuyer le visage. Comme si ce geste attirerait sur elle les regards, elle se sentait soudain à nu, vulnérable, si différente et isolée. Un jour, une amie un peu cynique lui avait reproché de trop faire attention aux autres. Tu ne pourras pas vivre dans ce pays si tu te soucies de tout le monde, il faut apprendre à fermer les yeux sur certaines choses. C’est comme lorsque tu conduis, les rues sont presque toutes mauvaises, si tu fais attention à chaque petit nid de poule, tu n’arriveras jamais à destination, si tu te préoccupes de tous les petits marchands qui envahissent la chaussée, tu es fichue d’avance. Il faut tout simplement foncer, ne pense pas trop aux éclaboussures que tu fais en chemin, après tout, tu n’es pas responsable de cet état de choses.  Elle se demandait si à force de ne pas les voir, elle n’avait pas rendu les autres invisibles.  En s’habituant à ne pas les regarder, comme s’ils n’existaient que dans les rapports par elle définis, où toujours ils se retrouvaient en situation de dépendance et d’infériorité, où leur inexistence découlait d’une force toujours fatale, les avait-elle réduits à des ombres ? Aujourd’hui, pourrait-elle à son tour devenir  invisible par la force de sa volonté ?  Ne pas être perçue dans cet  environnement où elle se sentait si différente, hors classe, attirant méfiance et ressentiment. La vitre ne la protégeait ni des bruits, ni des odeurs, ni des regards. Elle qui avait toujours refusé les vitres teintées, regrettait de n’avoir pas cédé aux pressions des siens.  Elle aurait eu au moins l’illusion d’être à l’abri des curiosités de plus en plus hostiles qui l’entouraient.

À son grand étonnement, Jonas se sentait beaucoup plus amusé qu’indigné au fur et à mesure qu’il observait la femme. Etait-ce parce qu’il ressentait son inconfort, qu’il pouvait imaginer son intérieur à elle, ses habitudes, l’odeur des parfums qu’elle pouvait porter et qui imprégnaient la chambre à coucher et la salle de bains de celle qu’il appelait madame lorsqu’il passait la serpillière et que les effluves d’une odeur plus intime lui arrivaient jusqu’à l’aine, et que pour cacher son érection croissante, il faisait exprès de renverser le liquide à désinfecter, s’attirant les remontrances de la vieille qui le supervisait.  La Honda bleue devait sans doute respirer la riche odeur des véhicules neufs. Elle écoutait probablement ses CD ne faisant pas confiance aux stations locales et aux inepties débitées par les animateurs en quête de renom.  Peut-être qu’elle avait fait glisser ses sandales à talons pour des tongs assortis à sa robe ? Il avait aperçu les lunettes avant qu’elle ne les enlève d’un geste nerveux ; pensait-elle que la populace autour d’elle se doutait que leur prix pourrait nourrir six jours durant une famille de six ? Probablement, elle se foutait pas mal de ce qui se passait en dehors de sa cour, au-delà des grilles bordées de fleurs et de plantes grimpantes, de sa rue carrelée et de ses fenêtres barrées. Tant pis si pour y arriver, elle devait traverser des routes défoncées,  défiler à proximité de taudis devant lesquels des enfants aux visages abimés jouaient à oublier que la misère les chassait de l’unique salle trop sombre, que le soir la faim les rattraperait sur leur paillasse trop mince, où ils se blottissaient les uns contre les autres. Elle s’en foutait des étals que les marchandes repoussaient pour qu’elle puisse passer avec son véhicule, pressait fort le klaxon pour que l’employé de maison, - ce pauvre type qu’il refusait d’être de nouveau quitte à ne pas manger à sa faim chaque jour, - se précipite pour ouvrir le portail. Il savait au fond de lui que s’il avait quitté ce job c’était justement pour cela, pour ne pas s’habituer à cette sensation de fausse sécurité liée à un job qui dépendait de l’humeur du patron rentrant contrarié du bureau, d’une accusation lancée par une femme de ménage fâchée contre son homme, ou par une vieille tante acariâtre voulant à tout prix montrer qu’elle a encore du pouvoir sur la domesticité. Il  avait donné sa démission sans offrir d’explication, et les patrons avaient tout de suite pensé qu’il avait du commettre un larcin quelconque.  Jonas s’était laissé fouiller sans sourciller, avait même tout naturellement ouvert sa vieille sacoche, étalé ses quelques effets sur  une chaise, en silence. Puis il était parti se réjouissant de l’étonnement un peu idiot étalé sur le visage de la patronne, de la colère rentrée du patron et de la lueur envieuse sur les traits du personnel. Aujourd’hui, cette satisfaction lui revint encore plus forte en voyant cette femme sur son territoire à lui, sans repères, ignorante et fragilisée hors de ses murs de pierre et de ses chiens de garde.

Plus que tous les autres coups d’œil soupçonneux, irrités ou simplement défaitistes qu’elle sentait autour d’elle, le regard de l’homme affalé derrière son bric-à-brac la perturbait. Elle n’osait tourner la tête vers lui,  savait qu’il suivait ses moindres gestes, qu’elle était devenue comme un poisson hors de son bocal et qu’elle était à sa merci. S’il décidait de lui envoyer un jet de pierres, de crever un de ses pneus avec l’une des tournevis ou ciseaux à bon marché qui constituaient sa marchandise, que pourrait-elle faire, que pourrait-elle dire ? Elle ne pourrait que hurler ou taire sa peur, se faire toute petite pour disparaitre aux yeux des autres, se cacher plus bas que terre. Même si après, elle aurait certes la possibilité de se venger, même si après, elle pourrait reprendre sa place de domination habituelle et lui faire payer ses écarts, pour l’instant il était le plus fort. Ils le savaient tous les deux, et les vitres de la Honda ne pourraient lui servir de bouclier. Ils le savaient tous deux.

Absorbée par sa peur, son imagination débridée donnant cours à des scénarios aussi violents que possible, Eléonore sentit une urine chaude et longue jaillir d’elle et mouiller ses jambes. Le liquide s’insinua dans ses tongs couleur jaune tendre, celles qu’elle gardait toujours dans la Honda pour conduire, et créa une sensation désagréable entre ses orteils. L’odeur lui arriva aux narines et des larmes tout aussi brûlantes sortirent de ses yeux. Elle pensait pourtant avoir trop peur pour ressentir de la honte, mais un embarras insolite fit trembler ses lèvres à l’idée que le gardien de cour allait s’étonner des relents d’urine qui envahissaient l’habitacle.  

Jonas ne se rendit même pas compte qu’il s’était levé de son banc à demi cassé et d’où sortaient des clous rouillés qui lui déchiraient parfois ses pantalons. Il poussa d’un geste absent les objets qui barraient sa route et s’avança vers la Honda bleue. Nul ne prêtait attention à lui, chacun happé par son poids de problèmes à résoudre, par sa petite part de joie à conserver. Certains piétons se dépêchaient, enjambant les flaques d’eau bourbeuse, bousculant les étals, rattrapant de justesse une camionnette et s’y hissant avec un désespoir suant et boueux, d’autres cheminaient lentement comme si déjà ils se sentaient vaincus d’avance face au brouhaha qui les entourait et refusaient de courir. Des chauffeurs s’interpellaient d’un véhicule à l’autre et invectivaient les piétons qui se faufilaient entre voitures et camions, au risque de se faire écrabouiller au moindre mouvement. La Honda n’avait pas bougé d’un pouce depuis quelques dix minutes. Lorsque Jonas l’atteignit, il vit la femme sursauter et jeter un coup d’œil apeuré vers les portières pourtant déjà bloquées, et se rétrécir sur son siège. Il se colla tout contre la porte du chauffeur et se pencha vers la vitre, son visage séparé de celui de la conductrice par la lame de verre. Il lui sembla que leurs souffles se mêlaient.

Eléonore avait retenu sa respiration comme si elle pouvait se cacher en faisant le moins de bruit que possible, comme si l’homme ne pouvait pas la voir à travers la vitre, comme si ses yeux hargneux et moqueurs ne la dévisageaient pas, défiants et aguicheurs. Elle se recroquevilla sur son siège. Malgré elle, ses yeux croisèrent le regard de l’homme un instant, et se retrouvèrent captifs. Elle comprit qu’elle n’oublierait jamais ce visage. Il pressait doucement ses doigts contre la vitre, et hypnotisée elle pouvait voir la rugosité des paumes, une cicatrice encore fraiche, la courbe irrégulière de l’index. Elle crut entendre sa voix, mais parla-t-il réellement ? Ou l’avait-elle imaginé ? Il lui sembla qu’un chuchotement lui arrivait dans le cou, comme un effleurement maladroit. Elle n’arrivait pas à regarder ailleurs, et ses yeux s’accrochaient à cette main. Les fesses humides, collées contre le coussin mouillé, elle s’humecta les lèvres. L’odeur soudain intime, suintante avait envahi l’espace. Entre eux, seule cette vitre où il avait posé ses doigts.  Lorsque le véhicule devant elle démarra, elle resta quelques secondes immobile. Un cortège inopportun de klaxons la fit finalement sortir de cet état second. Jonas avait reculé et regagnait à reculons son étal, un étrange sourire aux lèvres.   

Delmas, mars 2013