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from the November 2017 issue

Le Fou de Bonanjo

Grand, maigre, le profil plat comme une sole, les sourcils broussailleux, la barbe grise, les yeux rouges à fleur de tête, il tient un livre entre les mains : L’Histoire du fou… 

Il paraît qu’il lit souvent de longs passages de ce roman de Mongo-Beti devant une assistance fidèle. Je n’ai pas remarqué la présence de cet étrange lecteur jusqu’au moment où il a poussé quelques quintes de toux. 

Il me fixe maintenant droit dans les yeux. Il vient de ranger son roman dans une des poches de ses haillons qui balayent le sol du jardin public de Bonanjo, un des quartiers populaires de Douala. Je commence à éprouver de la crainte. Il s’avance vers moi, se met à parler, la voix grave. On aurait dit un prophète limogé des pages de l’Ancien Testament :

« Voyageur, je suis le maître de Bonanjo, l’aîné des orphelins, le dernier survivant de la caravane, le chercheur d’Afriques, l’homme dit fou et qui témoigne de la mauvaise foi des hommes. J’ai un troisième œil, plus fiable que celui de Caïn. Je te vois passer par ici depuis quelques jours, je me demande bien ce que tu cherches. Je sais que tu es venu pour nous épier. Laisse-moi prendre la parole parce que la parole, elle, tu ne pourras jamais l’épier. Nous la préservons au plus profond de nous à l’instar du mont Cameroun que l’on aperçoit d’ici, et qui ne livre ses secrets qu’à ceux qui l’escaladent avec humilité...

 » Tu es persuadé que je ne suis qu’un fou, un déchet. Même si je parais aussi petit que le point, sache que c’est le point qui termine la phrase. En vérité, la ville de Douala ne te tendra pas ses bras comme une péripatéticienne qui traîne ses guibolles le long des trottoirs de la rue de la Joie, de l’autre côté du quartier Deido. Tu es à Bonanjo, chez moi. Ce quartier m’appartient de bout en bout. Comment peux-tu te pointer dans cette chefferie sans voir son chef ? Dis donc, est-ce qu’un grand est un petit ? De qui te moques-tu ? Oui, je suis le gardien de la terre que tu foules. C’est pour cela que je m’assois, du matin au soir, devant le monument dressé à la mémoire des militaires et marins qui ont donné leur vie pendant la campagne du Cameroun. Approche-toi près de la grande statue de ce soldat, regarde comment les eaux de pluie débordent autour, charriant avec elles les immondices jetées par ceux qui souillent impunément ma chefferie. Rassure-toi, ces eaux de pluies font le bonheur des gamins, et même de certains adultes. Ils les utilisent pour laver les voitures le long de la rue principale d’en face, à côté de mon ami Coca-Cola-sans-gaz-mais-avec-bulles, ce jeune magicien-marabout-guérisseur, un être capable de transformer n’importe quel serpent en rat, en chat ou en tigre, crois-moi, je sais de quoi je parle et ne viens pas me polluer l’esprit avec tes histoires de Descartes et les autres-là qui t’ont éloigné de nos réalités. Le Cameroun c’est le Cameroun ! Coca-Cola-sans-gaz-mais-avec-bulles n’est pas un plaisantin de foire, je te dis. Il connaît en détail les quatre-vingt-dix-neuf plantes qui soignent la toux, le poison de nuit, le poison lent, les rhumatismes, les hémorroïdes internes et externes, le manque de sperme, l’éjaculation précoce, le manque d’érection, les troubles de règles, les vers de bas ventre qui grignotent les spermatozoïdes, empêchent la femme de procréer. Il soigne tout cela, crois-moi. L’autre fois, devant témoins, il a même dit à un paralytique : Lève-toi et marche ! Et le paralytique s’est levé. Et le paralytique a marché. Et la foule a applaudi. Les touristes n’en revenaient pas. Coca-Cola-sans- gaz-mais-avec-bulles est un de mes sujets les plus fidèles et les plus humbles. C’est à lui que je léguerai ces terres si Dieu me rappelle un jour au Ciel, à sa droite, bien entendu, qu’est-ce que tu crois ?...

 » Voyageur, mon territoire que tu vois là commence depuis l’avenue du Général-de-Gaulle. Il s’étend jusqu’au camp de la Valeur, passe par le lycée Joss, le port, la gare de Douala et le carrefour de la Marine. J’ai posté à tous les coins de Bonanjo des lieutenants qui m’informent de chaque mouvement suspect, certains t’ont vu prendre des photos, remplir un carnet de notes. Vous autres qui avez voyagé au-delà des mers et qui avez connu la culture des Blancs, vous ne faites confiance qu’à ce qui est écrit par eux. Vous ne saisissez rien de l’esprit qui souffle, qui pouffe de rire, amusé par votre éducation recouverte de neige, lavée à l’eau de Javel et repassée au fer chaud de l’aliénation...

 » Voyageur, je suis douala, fier de ma descendance, fier du flambeau de la gloire que je porte depuis des siècles. Mes ancêtres viennent du Congo. Sur le visage de mes frères et sœurs qui déambulent ici et là, tu peux reconnaître les stigmates de l’errance, les murmures du littoral, les accents graves et aigus d’une langue qui nous relie à notre passé, à notre exode. Nous restons ouverts à tous ceux qui, comme nous, cultivent l’hospitalité, vénèrent la fraternité et la tolérance. Je ne te laisserai pas partir d’ici sans te dire qui je suis et ce que je souhaite que tu racontes à ceux hors de ce pays. Je m’appelle Ewalè. Tu peux aussi m’appeler Le Propriétaire de tous les dossiers de Douala. Je vis dehors, dans la rue. Je ne sais plus ce que veut dire un toit et j’ai même oublié le privilège de s’étendre sur un lit douillet avec des draps propres qui sentent encore la lessive Omo. Je n’en fais pas une affaire, moi. Le Chef doit vivre dehors afin de voir si le diable arrive la nuit dans le dessein d’épouvanter ses sujets. D’ici, je maîtrise tous les dossiers de Douala, et en particulier ceux de mon secteur Bonanjo. J’ai décidé de vivre dans la rue le jour où ma femme Hermina Coura Tcha, d’origine togolaise, m’a quitté pour l’autre monde. Elle a emporté avec elle notre enfant qui allait naître. J’ai ressenti cela comme une injustice, cependant je me suis dit que c’était la volonté de Dieu qui avait voulu que je ne me consacre plus qu’à la gestion de mes terres de Bonanjo. Sonné par cette double douleur, j’ai alors commencé à ricaner comme une hyène, à chasser des individus invisibles pour le commun des mortels. Ma maison devenait étroite et ne pouvait plus héberger l’univers de ces personnages turbulents dont certains sortaient tout droit des romans de Mongo-Beti. Je n’ai plus voulu vivre dans ma maison. Je savais toutefois que j’allais devenir le chef d’une chefferie : on me le rappelait dans mes rêves et au cours des conversations avec les personnages invisibles pour le commun des mortels.

 » Au départ je sillonnais les rues de Deido et allais me coucher près des arbres du temple de Nazareth. Une fois intronisé par les dieux douala, et par un accord entre chefs, j’ai transmis mon territoire de Deido à mon ami Rico, alias Le Crédit a voyagé, un bossu avec qui j’ai gardé des liens de bon voisinage, et il nous arrive, sans hausser le ton, de tenir conseil pour discuter des affaires courantes de nos territoires respectifs. C’est ainsi que nous gérons nos litiges dans une entente parfaite.

 » Je suis au courant de ce qui se passe dans le monde entier. Au port de Douala, j’ai vu des navires partir ou amerrir. C’est là que j’ai ramassé la plupart des livres qui m’ont permis, moi aussi, de voyager sans pour autant m’éloigner de Bonanjo. J’ai discuté avec le Don Quichotte de Cervantès pendant que je caressais la barbe du patriarche Buendia de Garcia Marquez. J’ai aperçu ici même un pêcheur nommé Santiago, échappé des pages de Hemingway. J’ai rêvé de gondoles de Venise avec Luis Sepulveda et son vieux coquin qui aimait lire des romans d’amour. J’ai suivi du regard l’albatros de Baudelaire, malmené par des hommes d’équipage au cœur de pierre. J’ai transpiré, tiré les filets de pêche avec les travailleurs de la mer de Victor Hugo. Enfin, pour être en accord avec mes ancêtres, j’ai fait le voyage au Congo avec André Gide, qu’est-ce que tu crois ?...

 » Voyageur, aucune artère de Bonanjo ne portera les empreintes de tes souliers si tu ne t’agenouilles pas à mes pieds. Je ne suis rien, penses-tu ? Je ne mérite pas tes égards, crois-tu ? Laisse-moi m’exclamer : Ekié ! Antsi ! Wèèèh ! Regarde donc vers l’horizon et demande-toi pourquoi le Mont-Cameroun garde le silence depuis la nuit des temps. Et voilà que tu arrives dans ce pays, dans cette ville, puis dans mon territoire, repu de ton confort, porté par les ailes de ta suffisance, les pectoraux gonflés de préjugés, paradant de rue en rue, un crayon à la main, tu guettes le moindre soubresaut dans l’espoir de le consigner et d’enchanter je ne sais qui. Je te dis mouf alors !

 » Je ne suis pas un fou comme les autres. Tu dois l’écrire, tu dois le préciser noir sur blanc sinon la malédiction te poursuivra jusqu’à la fin de tes jours. Je suis un chef, un vrai de vrai. Est-ce qu’un grand est un petit ? Quand tombe la nuit, je suis le seul à discuter avec les héros qui ont fondé la ville de Douala. Mes ancêtres sont comme les Buendia, les bâtisseurs de Macondo dans Cent Ans de solitude. Je plains aujourd’hui l’oubli qui recouvre l’histoire de ma ville. Je les connais, mes ancêtres, et je veux que tu rappelles leur mémoire à ceux qui te liront.

 » Dans mes discussions nocturnes, je côtoie l’illustre Rudolph Douala Manga Bell, descendant des fondateurs de cette ville. Un vrai rebelle, formé d’ailleurs dans les écoles allemandes. Lui le juriste, comment ne pouvait-il pas revoir le traité de protectorat signé par son grand-père avec les Allemands ? Il devait protéger nos terres, Rudolph. Il devait refuser l’abus de droit, les excès de pouvoir et la redéfinition de la politique foncière du territoire de ses ancêtres par ces Européens. A ce titre, je peux dire que Rudolph Douala Manga Bell a été le premier nationaliste camerounais. Sa lutte était nationale et non ethnique, crois-moi. Mort, tué, assassiné. Lâchement. Ils l’ont pendu, les Allemands. Un jour de grande tristesse, le 8 août 1914. Oui, ils ont livré mon ancêtre au verdict humiliant d’une branche de manguier. Quand je me rends à cet endroit lugubre, je me mets à pleurer à grosses larmes. Les feuilles mortes entonnent une oraison et les oiseaux s’échappent du faîte de cet arbre de malheur, pris par le vertige des regrets. Les bras croisés derrière le dos, je cherche au sol les empreintes des brodequins de ces Allemands qui avaient mis fin aux jours d’un de mes ascendants les plus glorieux...

 » Voyageur, la pendaison de Rudolph m’a appris une sagesse que j’aimerais te confier : on peut pendre un homme, mais jamais on ne pendra l’Histoire. Les cordes de la terre, même rajoutées les unes aux autres, sont trop courtes pour asphyxier l’Histoire. Rudolph Douala Manga Bell est toujours là. Il nous voit. Il nous montre les sentes à suivre. Il m’entend te parler en ce net moment. Ne te retourne surtout pas, tu n’es pas digne de croiser le regard de cet illustre personnage. Contente-toi de visiter la Pagode, de l’autre côté de l’avenue du Général-de-Gaulle. Va donc voir de plus près cette maison qui fut la dernière habitation de mon ascendant Rudolph. Une maison construite par les Allemands en 1901 pour son père, Auguste Manga Ndoumbé. Nous avons donné à ce pays un député à l’Assemblée nationale française, Alexandre Ndoumbé Douala. Et ce sont les mêmes Allemands qui, plus tard, allaient virer de bord et corrompre l’accord conclu avec mon peuple. C’est clair que nous devions rester propriétaires de nos terres, et les Allemands ne devaient agir que dans le cadre défini par le traité de protectorat. Est-ce la gourmandise qui les conduisit à vouloir redéfinir le visage de notre ville ? Et voilà qu’ils envisagèrent d’installer un ghetto, aujourd’hui appelé New-Bell, lieu destiné à retrancher les Douala Manga Bell tandis que Bonanjo resterait entre leurs mains !

 » Voyageur, va donc errer vers La Pagode, derrière toi. Cette maison, regarde-la de près. J’ai bien peur. Elle s’écroulera un jour même si elle paraît bien assise et domine le monument d’en face dédié à ceux qui sont tombés au champ d’honneur pendant la campagne du Cameroun. Cette maison est en danger, je le sens. Je n’y peux rien, je suis seul contre tous. Quand je parle, on me prend pour un déluré, un illuminé, un personnage sorti de L’Histoire du fou de Mongo-Beti que je lis de temps à autre à ceux qui ont des oreilles et qui peuvent comprendre.

 » Je ne quitte pas ces lieux des yeux parce que je suis persuadé que La Pagode s’effondrera un jour à cause de l’ingratitude et de l’insouciance dont nous serons tous responsables. Mes ascendants n’ont pas encore trouvé de sommeil. Ce sommeil, ils ne le trouveront jamais tant que La Pagode n’aura pas le statut de monument historique et, mieux encore, de patrimoine dépassant les frontières de ce pays. Hélas, voyageur, ces lieux attendent cet instant depuis toujours. Devant la Pagode, aucune inscription ne rappelle cette page d’histoire. On aurait dit une maison administrative, un bureau, une résidence secondaire de préfet. C’est la raison pour laquelle, voyageur, en passant par ici, tu n’as guère porté d’attention à cette construction. Tu as préféré aller en face car, les militaires et les marins tombés durant la guerre de 1914-1918, eux ont leur mémoire qui scintille, une fontaine, un espace vert, le Jardin public de Bonanjo...

 » Pendant ce temps, La Pagode attend toujours. Elle attend d’abord que le Cameroun la reconnaisse comme un élément de son Histoire. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Elle attend toujours. Elle sait que si le Cameroun ne lui attribue pas ce statut salutaire, aucune autorité internationale ne volera à son secours, même pour repeindre une marche des escaliers de l’entrée principale. Elle pourra donc s’écrouler, elle qui est fière d’avoir abrité la première salle de cinéma de Douala. Elle qui est aussi fière de recevoir les toiles et les sculptures du jeune artiste Hervé Yamguen.

 » La Pagode veut regarder passer les siècles, abriter la mémoire de ceux qui ont vu en cette cité un espace de liberté, une porte ouverte au monde. Voyageur, si on ne m’entend pas, alors je voudrais mourir sous les ruines de ce bâtiment afin de donner ma vie en guise de sacrifice. J’en déduirais que la folie n’était pas de mon côté, puisque ceux qui sont censés être dotés de raison ne font rien pour donner à ces lieux le statut de monument historique. Maintenant tu peux t’en aller, oublie ces lieux ou alors rend-nous service grâce à ton témoignage... »

Le Fou de Bonanjo verse des larmes. Les bras le long du corps, il suit du regard l’envol d’un corbeau qui rase le faîte de La Pagode. Sans un mot, il s’éloigne de quelques pas, sort le roman de Mongo Beti et commence à lire la première page devant une dizaine de personnes qui s’impatientaient déjà.

Je dois partir. Je jette par terre le carnet que j’avais entre les mains et emprunte la direction de l’hôtel Ibis, à moins de trois cents mètres de là. Comme chaque jour à la réception de l’hôtel, je prends des coupures de la presse nationale que me tend Marc Bessodes. Celui-ci ne comprend peut-être pas pourquoi j’affiche aujourd’hui un visage moins jovial. Sans tarder, je monte dans la chambre 610 et me mets immédiatement à reproduire les paroles du Fou de Bonanjo. Les lira-t-il ?...

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