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from the April 2016 issue

Les racines du mal: Sarajevo 1995

L'aéroport de Sarajevo. Cargos militaires, boucan des moteurs, langues étrangères, Casques bleus. Pluie. Anna, assise sur son sac.

C'est un drôle de métier que nous faisons. Reporter de guerre. Jamais personne ne le dit, parce que c'est terrible, et également malsain quand on y pense, mais notre métier suppose qu'il y aura toujours des guerres à couvrir, qu'il y aura toujours des endroits au monde, des lieux où germera la graine du mal, où l'arbre de la discorde étendra ses branches, et où nous pourrons nous rendre afin de fixer l'horreur sur la pellicule ou la feuille, pour la postérité.

C'est un drôle et terrible métier que nous faisons là. Non, on ne devient pas reporter de guerre par hasard, en s'engouffrant dans le labyrinthe des étranges chemins de vie. On ne devient pas reporter de guerre parce qu'on rêve de photographier le galop des antilopes à travers la savane tanzanienne et qu'on se retrouve, sans l'avoir cherché, au milieu des tirs croisés d'un conflit. Non, on le porte en soi, ça, je ne sais pas ce que c'est exactement—un gouffre dans l'âme, une guerre originelle ancrée dans l'enfance, une trop grande lucidité qui ne s'avoue pas à voix haute, les racines de notre être entremêlées aux racines du mal—difficile à dire ce que c'est, cette chose qui nous habite depuis toujours et qui fait que sous le couvert du hasard, on devient reporter de guerre.

Nous sommes comme une espèce à part qui se reconnaît à l'odeur plus qu'à l'attirail, le gilet à poches multiples et la caméra autour du cou. Nous nous reconnaissons et entamons la conversation, dans des bars d'hôtels des villes du monde alors que les détonations sourdes se font entendre, dans les files d'attente des check-points, jamais de grands groupes, jamais de bandes, nous sommes des loups des steppes, solitaires et aux aguets, le traducteur est le seul compagnon de route dont ceux qui collectionnent les langues étrangères comme les clichés ont appris à se passer. Oui, nous buvons parfois en compagnie d'un autre de notre espèce, dans un de ces bars d'hôtels des villes du monde. Non, nous ne nous racontons pas nos exploits et nos coups d'éclat, ou alors rarement, il faut avoir beaucoup bu pour en arriver là. Parfois aussi, nous nous refilons des pistes, des indices, des débuts d'histoires, de bonnes histoires à creuser, à aller voir de plus près. Ça commence par : "Tiens, j'ai une piste que je ne peux pas couvrir pour l'instant mais qui pourrait t'intéresser, toi", et ces quelques mots d'introduction, inévitablement, allument une étincelle, réveillent un fourmillement dans le ventre, font croire à la promesse du scoop qui changera le cours des choses . . . Alors que notre métier, dans le fond, il s'ancre dans la certitude que le monde ne changera pas de destin, les humains continueront à se déchirer, s'égorger, se bombarder, se violer, s'exterminer de façons anarchiques et organisées, sous toutes les latitudes, et nous serons là pour fixer sur la feuille et la pellicule les traces de chenilles des chars dans la neige et les corps pourrissant au soleil . . . La première fois que je suis venue ici, il y a presque trois ans, au tout début du siège, j'étais à Split le dimanche soir, en attendant le pont aérien du lundi matin, je suis tombée sur un collègue, britannique ou irlandais, je ne me souviens plus. Un vieux routard du conflit armé que je connaissais d'un autre soir dans un autre bar, 1987 je crois, Jérusalem, la première Intifada. Nous nous sommes reconnus, plus à l'odeur, à l'instinct, que par mémoire des visages. Il a demandé s'il pouvait se joindre à moi, j'ai dit oui, et nous avons bu, une eau-de-vie locale, trop forte, de celles qui délient les langues. Il avait déjà "fait" Vukovar, Dubrovnik, les premières semaines du siège de Sarajevo. Il disait que ça allait durer, ce foutoir, que c'était parti pour être le deuxième Liban. Il était bien entamé, par l'eau-de-vie locale et par trop d'années à courir se fourrer dans l'oeil du cyclone, "là où ça pète".

Il parlait trop. Pas méchant, mais comme beaucoup d'entre eux, un poil condescendant face à une femme. Un peu trop de conseils et d'avertissements, comme si je ne les avais pas aussi "faits", depuis quinze ans, les endroits "où ça pète". Jamais ils ne se permettaient cela avec les autres hommes, même les tout jeunes, les nouveaux; ce ton nous était réservé, à nous les rares femmes, quels que soient notre âge et notre expérience du terrain. Pas méchants, non, je crois qu'ils ne s'en rendent même pas compte pour la plupart.

Il parlait donc, beaucoup trop, et je n'écoutais pas vraiment, j'observais la poignée de clients dans le café, des femmes surtout, belles, très apprêtées, peu d'hommes, ils devaient être au front, jusqu'à ce que deux mots que ce reporter britannique, ou irlandais, venaient de prononcer ne m'interpellent. Deux mots, étrangement accolés : "Sniper safari". Je n'en avais jamais entendu parler auparavant. Il disait que c'était un autre point commun entre le Liban et la Yougoslavie, que ça avait commencé là-bas, peu de gens en ont parlé à l'époque, il n'y avait pas eu de grands reportages sur le sujet, et maintenant ça se passait ici, il travaillait dessus, c'était une bonne histoire. J'ai mis un temps à retrouver le chemin dans la conversation, à comprendre. Et quand j'ai compris ce que c'était, cette association bizarre des mots "sniper" et "safari", le gouffre que je portais en moi depuis toujours s'est encore plus profondément ouvert, creusé, telle la bête immonde ouvrant sa gueule béante pour engloutir l'âme humaine tout entière.

Des hommes, des hommes très bien, pères de famille, hommes d'affaires, riches, il fallait être riche parce que ça coûtait cher en plus, se payaient des week-ends, de petites vacances secrètes, pour se rendre au Liban à l'époque, rejoindre telle ou telle milice, une fraction ou une autre, ils payaient cher pour cela, pour faire frémir l'adrénaline, pour le rush, ils allaient tirer, jouer au sniper, dans des guerres qui ne les concernaient en rien, juste comme ça, pour le fun, le plaisir, pour se sentir vivants, parce que les voitures de courses et les heures de pointe de la Bourse, c'était beaucoup moins bien en comparaison, ils s'en allaient en cachette tirer sur des gens, des civils bien évidemment, puisqu'il était désormais interdit de tuer des lions pour le plaisir, et que la chasse au sanglier ne leur suffisait plus, pour se sentir vivants. Se sentir vivants . . . Est-ce vraiment ainsi que les hommes vivent?

Le visage du monstre pourtant, la gueule béante de la bête immonde, je l'avais vue en face, et plus d'une fois hélas. Un de mes premiers grands reportages avait été le Cambodge et j'ai pensé alors que j'avais commencé par le summum de l'horreur, qu'après cela il n'y aurait plus que la beauté qui pourrait me surprendre, me couper le souffle, puisque du mal, j'avais vu le pire visage. Je devais être si jeune en 1979, tellement naïve encore, pour penser que j'avais vu le pire, pour ne pas encore savoir que le mal n'avait de cesse de se réinventer, que sa croissance ne pouvait être qu'exponentielle. Et ce collègue britannique, ou irlandais—c'est tout de même agaçant de ne pas réussir à me souvenir d'où il venait, ce type—il parlait, racontait les pistes qu'il avait suivies, les bus partant de Genève, à Vukovar il en avait même rencontré un, de ces hommes-là, de ces monstres-là, il parlait et c'était comme un sifflement d'obus dans mon oreille, comme la poussière d'après l'explosion qui déchire les poumons et empêche de voir. A cet instant, je savais que je voulais rester aveuglée par la poussière, que je ne voulais pas voir.

Il a prononcé les mots, il a dit : "ce sont des hommes sans visage." La poussière est retombée et je l'ai vu. Le vrai visage du monstre. Non, le monstre n'est pas Pol Pot ni Karadzic ni Goebbels ni Franco, même si ce sont aussi ses grimages, non, ce serait trop simple et trop facile à éradiquer si le monstre n'était que Hitler Mladic Staline Pinochet, ce serait si simple, il suffirait à chaque fois d'un oeil précis dans la lunette, d'un doigt sûr sur la détente, s'il ne s'agissait que de cela pour éradiquer la graine du mal. S'il ne s'agissait que d'une graine. L'arbre de l'horreur a des racines encore plus étendues que ses branches, des racines ancrées, arrimées aux entrailles des hommes. Les vents portent la graine du mal par-delà l'espace et le temps et la sèment, inlassablement.

Je suis rentrée dans ma chambre d'hôtel cette nuit-là, l'ivresse de l'eau-de-vie s'était évanouie. J'ai sorti de mon sac le carnet et la photo qui ne me quittaient jamais. J'ai retrouvé les mêmes mots dans le carnet, "l'homme sans visage" avait écrit Kate, et à côté : "Suisse sans doute, banquier, certainement pas un combattant de la cause palestinienne." J'ai regardé la photo, et plus aucun doute ne subsistait, c'était bien lui, c'était bien mon père. Le visage du monstre.

C'est un drôle de métier que nous faisons là. Qui nous pousse toujours plus profondément dans la nuit, dans les limbes de l'âme humaine. Peut-être qu'il faut savoir raccrocher, avant qu'il ne soit trop tard, avant d'être complètement englouti par la gueule béante de la bête immonde. Peut-être qu'il faut apprendre à photographier des fleurs, ou des bébés roses et dodus . . . Non, peut-être qu'il faut cesser tout cela, qu'il faut se désintoxiquer de l'image. Je ne sais pas. Je ne sais rien faire d'autre de mon oeil, à part le coller sur le viseur de l'appareil, de mon doigt, à part appuyer sur la détente. Et depuis cette nuit dans le café de Split, à chaque fois que je fais le point et que je m'apprête à appuyer sur le déclencheur, c'est son visage que je vois, le visage de mon père, le vrai visage du monstre aux visages innombrables. Je le vois lui, et je me vois moi, je n'aime pas la ressemblance que je vois, et je sais qu'un jour, si je n'arrive pas à raccrocher, je ferai comme Capa, je m'écarterai de la route, quelques pas à peine pour pouvoir mieux cadrer la photo, et je sauterai sur une mine. Personne ne me fera croire que lorsqu'il s'est écarté de cette route le long des rizières indochinoises, Capa, c'était une stupide erreur de débutant. Non, il n'a pas fait ces quelques pas pour mieux cadrer, il les a faits parce qu'il avait beaucoup trop d'images de la nuit imprimées sur sa rétine et que marcher sur une mine est une façon comme une autre de raccrocher.

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