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Words Without Borders is one of the inaugural Whiting Literary Magazine Prize winners!
from the December 2017 issue

L’étranger et la vieille dame

″ Que sais-tu ? ″

″ Rien. ″

″ Qu’entends-tu ? ″ 

″ Le silence.″ 

″ Que vois-tu ?″

″ La transparence. ″

″ Où vas-tu ? ″

″ Là où mes pas me portent. ″

L’étranger traverse la ville. Une vieille dame le croise, dans son regard tremblotant l’enfance coule comme une rivière à l’envers. Elle lui sourit, saisit son bras et chuchote à son oreille :

″ Sais-tu où je vais ? ″

″ Non, je ne le sais pas. ″

Plus bas encore, si bas que sa voix n’est plus qu’un soupir elle murmure :

″ Je vais là où elle ne pourra pas m’avoir. ″

″ Qui ? ″

″ Elle bien sûr ! ″

Et la vieille dame se retourne en indiquant de son doigt un point dans l’espace vide.

″ Mais il n’y a personne ! ″

″ Si, elle est là, elle est méchante, elle me fait peur. ″

Alors il comprend.

″ Hier, elle a eu mon mari mais moi elle ne m’aura pas. ″

Dans ses yeux sourit l’enfant qu’elle a été, elle reprend son chemin courbée sur son ombre comme pour la ramasser. Il la regarde s’éloigner. Peut-être devrait-il l’aider à la porter, l’ombre devient lourde sous le poids des années. Il compte les réverbères qui la séparent du bout de la rue : un, deux, trois, quatre, cinq, six. Un vélo passe conduit par un homme engoncé dans son pardessus. 

Dring, dring, dring ! clame-t-il enjoué, mais personne ne l’entend, avec la nuit tombée chacun a basculé de l’autre côté de sa vie, là où le rêve entraine les esprits.

L’étranger porte à nouveau son regard vers la vieille dame, elle a progressé de deux réverbères. Comme s’il sortait du mur un chat surgit la queue dressée, s’avance vers elle et s’assied sur son ombre. Elle s’arrête, il l’entend s’exclamer :

″ Va-t-en ! va-t-en ! ″

Mais le chat ne bouge pas et continue de quémander une caresse :

″ Miaou, miaou, miaaaaaou ! ″

Alors elle s’écrie :

″ Laisse-moi repartir ! ″ et le chat compatissant se pousse juste ce qu’il faut pour les laisser passer, elle et son ombre. 

Elle se remet à marcher, à pas menus et hésitants. Quand on est si vieille chaque pas est un combat, un instant de plus arraché à la vie. Elle porte tant d’années sur son dos cassé, mais dans sa tête elle est redevenue une enfant qui court se cacher. 

L’étranger se décide à la suivre, il aimerait lui demander où elle court se réfugier. Huit réverbères la séparent d’elle, il ne se presse pas, il a tout le temps de la rattraper, il n’en reste plus que trois à la vieille dame pour atteindre le bout de la rue.

Un homme et une femme approchent, un couple enlacé, lui la tenant par l’épaule, elle le tenant par la taille. Arrivés à sa hauteur la vieille dame se redresse autant qu’elle peut, les regarde mais eux ne la voient pas. Dans la lumière blafarde de la nuit citadine sa main se lève et se tend, le geste est lent, un abime les sépare, mais au moment où elle croit les toucher, l’homme et la femme sont déjà loin. Alors la main maigre et ridée retombe le long du corps qui semble s’affaisser davantage. L’étranger s’arrête et s’écarte. Les deux êtres accrochés l’un à l’autre paraissent n’en faire qu’un seul : tête et corps énorme planté sur quatre jambes. Ils ne le voient pas lui non plus, l’amour est aveugle à tout ce qui n’est pas lui. L’étranger remarque des larmes qui coulent des yeux de la femme que l’homme aspire avec ses lèvres.

La vieille dame est arrivée au bout de la rue, il lui faut la traverser pour continuer son chemin. Elle s’arrête en dessous du sémaphore, un petit bonhomme couleur sang indique qu’il ne faut pas passer, attention danger ! puis il vire au vert, danger passé. A pas menus et hésitants elle commence sa longue traversée, trainant avec elle son ombre qui ne la quitte pas d’une semelle, unique et dernière compagne d’une vie usée. Son visage est éclairé par les réverbères maintenant face à elle de l’autre côté de la chaussée ; derrière elle son ombre s’allonge, s’étire, comme prête à se détacher − s’enfuir ? mais elle ne voit rien d’autre que les bandes blanches sous ses pieds qui la séparent encore du trottoir salvateur. Soudain la lumière aveuglante de deux phares qui se rapprochent à toute vitesse. L’étranger voudrait crier, au lieu de cela il se dit que la vieille dame n’aura plus le temps de se cacher. Puis le crissement infernal de roues qui freinent. Dans la nuit le choc d’une voiture heurtant violemment un corps résonne comme une fin attendue.

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