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from the September 2014 issue

Au quatrième jour

Il vint sur un tricycle jaune d’or et proposa de m’y remorquer. Sexagénaire frêle, la silhouette d’une minceur maladive, le visage anguleux, la peau burinée comme si elle avait fait les frais d’une varicelle autrefois. Un chapeau de cow-boy légèrement enfoncé achevait d’en faire une espèce de pistolero éreinté et égaré des westerns sixties. « Montez, c’est le taxi ! » me dit-il. Je déclinai l’offre, lui proposai de marcher à son côté pendant que lui pédalerait sur le tricycle. L’homme avait proposé de m’accueillir à sa table. Difficile de refuser une invitation aussi précieuse, n’en déplaisait à la pluie qui se lâchait sans vergogne.

Entrée triomphale au milieu d’une haie de femmes et d’adolescents postée sous l’auvent au seuil de la propriété. Impressionnante, la demeure de béton aux escaliers fleuris et qui devait engloutir la vingtaine d’âmes qui se pressait autour de moi. Apparemment, trois générations cohabitaient entre ces murs bleu lavande d’une impeccable propreté. Le dîner fut frugal : une soupe de farine de maïs grillé, un morceau de poulet frit et l’inévitable tortilla qui ici gardait la saveur goûteuse et chaude du maïs frais. La conversation, elle, fut bien nourrie : ballet de questions de part et d’autre : une boulimie de connaître que j’appréciai fort. Je racontai mon village et peu à peu m’animai. Puis nous glissâmes vers nos récits d’exode. Les mots peinaient dans leur trajectoire vers les lèvres. L’homme n’avait pas vraiment envie de parler, semblait avoir tourné la page cornée, froissée, tant de fois consultée, parcourue, lue, relue, décryptée, épelée par les nuits d’ouragan et de diète. Je changeai d’angle d’attaque et lui fis observer que sa résidence en imposait à toutes celles qui se dressaient alentour. Et que c’était rare de rencontrer une si grosse maison à étages dans un village. Il répondit, le visage serein, que c’était un don de Dieu, qui avait longtemps observé ses nomadismes et qui s’en était offusqué. Des logements, il en avait connus plus de trente, les uns aussi incongrus que les autres : des nids en feuillages d’arbre, des huttes en bois, des maisons en banco, des cases en paille, des tentes en plastique, en toile de jute, des cages en tonneau, en carton, des abris en tôle récupérée. Enfin il en avait une vraie lumineuse, aérée, en béton, qui ne laisserait plus jamais passer une seule goutte de pluie. Peut-être un jour la quitterait-il encore ; il suffirait d’un autre cataclysme dans sa vie, d’une autre guerre lâchée à ses trousses… Il s’en irait de là. Forcément. Mais en attendant il considérait la bâtisse comme un don, une grâce divine. Le Guatemala lui revint sur la lèvre : les soldats assoiffés de sang ; les maisons calcinées, les courses-poursuites, les foetus arrachés au ventre des mères ; les seins de la belle-mère artistiquement découpés par la soldatesque. La vie ne fut que souffrance et purgation. En définitive, il estimait que la terre était la même partout, les hommes les mêmes sous les équinoxes et les solstices malgré les couleurs de peau différentes. « Là où tu te sens bien, c’est bien là ton pays. » Cependant, il attendait l’heure du dernier sommeil pour rejoindre le pays où l’on fait des rêves illimités au creux du lit.

Il tint à me raccompagner sur le tricycle. J’acceptai quelque peu contrarié, moi qui voulais lui épargner la peine de charrier plus lourd que lui. Il en faisait un point d’honneur. Il me laissa à la porte de mon habitation. Je me jetai aussitôt sur le lit, le blues au bord du coeur, une mélancolie brûlante dans le creux de l’estomac. L’exil n’est qu’une série d’errances ; il n’a pas de vocation de sédentarité. On a beau célébrer l’errance et ses vertus enrichissantes, elle n’en est pas moins une succession de morts répétées, un saucissonnage du temps fluide de la vie en morceaux d’existence partagés entre un regard idyllique et tourmenté, braqué vers le pays de l’enfance et l’impossible réenracinement dans un autre terreau. L’exil est une mort lente, une vie en sursis, une vie en attendant… C’est un miracle que de faire racine sur une autre bouture que la sienne. À moins d’avoir les vertus du gui pour croître sur un arbre dont on n’est pas en même temps la racine. L’exil nous efface de la mémoire de notre terre, lentement mais sûrement. Et le jour où l’on ose revenir au pays, y poser le pas, par hasard, pour un soleil, une lune, l’on se rend bien compte que c’est notre terre qui nous a abandonnés, nous a tourné le dos, ne nous reconnaît plus, nous a reniés. Et dire que nous nous enfermons dans l’illusion de l’avoir abandonnée ou mise en jachère pour continuer à l’aimer malgré tout… pour continuer à vivre les soubresauts de notre mort à dose homéopathique. Ceux qui forcent les gens à partir contre leur gré savent très bien qu’ils commettent un assassinat ; ils parviennent à réaliser leur dessein sans en avoir l’air puisqu’ils peuvent montrer patte blanche, arguer qu’ils n’ont pas la main souillée du sang d’autrui. L’exilé involontaire est un suicidé.

L’homme au tricycle jaune d’or propriétaire de la résidence bleu lavande avait eu une poignée de main vibrante, fraternelle et vigoureuse en me quittant. Comme s’il avait redécouvert en moi sa propre condition, un double perdu dans les dédales de soi-même. Comme s’il avait deviné que je l’avais compris au-delà du mensonge du bonheur retrouvé dans son immense et rutilante bâtisse, mensonge qu’il fut obligé de me servir abondamment en présence de sa nombreuse progéniture. Comment en aurait-il été autrement?

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